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Marylène Owona : « Le digital au Cameroun souffre de la complexité du pays »
(22/04/2016)
Marylène Owona, entrepreneure camerounaise à la tête de l’agence KOUABA. Elle répond à ses questions sur son parcours, son agence et le développement de la communication digitale en Afrique.
Par Rédaction:

Merci d’avoir accepté mon invitation et de nous faire partager ton expérience. Pour commencer, qui est Marylène Owona ?

En quelques mots… Marylène Owona, 29 ans, camerounaise. Je travaille dans la communication depuis bientôt dix ans car c’est un domaine qui me définit bien et que j’aime, ayant toutefois suivi des études de langues, ponctuées par diverses expériences dans le monde des médias.

Justement, tu as dans ton parcours, travaillé au sein du Figaro Magazine donc, une expérience de journaliste. S’est-elle bien passée.

Je dirais oui. C’était une expérience très enrichissante. Je m’occupais des aspects liés au digital (LeFigaro.fr ndlr) au sein d’une équipe constituée de personnalités variées et issues de bords différents et mixtes, ce qui constituait une sorte de rempart et nous permettait de mettre en avant des idées assez positives par rapport à ce que ce magazine peut renvoyer comme image. J’y ai appris une chose une chose : si on veut faire changer les choses, il faut le faire de l’intérieur.

Tu es une passionnée du digital et évolue pleinement dans ce monde-là aujourd’hui. Comment ont été tes débuts ?

J’ai eu un parcours assez atypique. Après mes études de langues, je suis en effet tombée dans le digital. Mais avant, j’ai commencé à l’âge de 19 ans à créer des vêtements et j’essayais de mixer le wax aux vêtements du quotidien mais à l’époque l’Afrique n’était pas encore chic, il était trop tôt pour mettre en avant le wax. L’impact fut faible et je me décidai à me lancer dans la communication à travers les réseaux sociaux naissants afin de promouvoir ce que je faisais. Petit à petit c’est devenu une passion.

Aujourd’hui tu es à la tête de Kouaba, une agence digitale. Peux-tu nous parler de la création, de ce qui se cache derrière et concrètement de quoi il s’agit ?

J’ai été à un moment donné attachée de presse chez Puma et j’intervenais une fois de plus sur les aspects liés au digital notamment via les relations blogueurs. De fil en aiguille, je tombe dans le journalisme et le community management et atterrit au sein du Figaro. Quelques années plus tard je rentre en agence digitale mais me dit très vite que j’aimerais avoir une activité tournée vers l’Afrique, avec pour but de créer de l’emploi et améliorer le savoir-faire. Je décide finalement sur un coup de tête de quitter mon emploi. Et de me lancer.

Gros risque…

Très gros même (rires). Je suis partie avec en tout et pour tout un chèque de mille euros avec lequel j’ai payé un billet d’avion et je suis rentrée au Cameroun.

Tu te lances donc et crées Kouaba ?

En effet. Ce mot vient de l’ewondo et veut dire « communiquer ». C’était important pour moi que l’agence ait une identité africaine très forte. On fait de la communication, du marketing digital, en traitant avec des données récoltées sur le marché africain, données analysées pour les entreprises et qui leur permettent de mieux cibler leurs offres, leur marché.

La collecte est donc adaptée et les données sont variables selon le marché ciblé.

Tout à fait. Il y a énormément de données disponibles et la problématique est leur analyse et surtout trouver quelles sont les bonnes, celles qui peuvent être utiles. On met en place des indicateurs clés de performance.

Quels sont aujourd’hui tes clients ? Quelles sont les entreprises qui te font confiance car je suppose que pour elles c’est un risque d’investir dans des coûts pour une entreprise jeune qui doit gagner en crédibilité ?

J’ai eu beaucoup de chance car j’ai bénéficié du bouche à oreille. J’ai des clients dans divers domaines : d’une entreprise spécialisée dans les cosmétiques, à de grands médias africains, en passant par des cabinets d’avocats ou encore des agences de développement internationales. On travaille principalement avec des multinationales mais on intervient aussi pour faire grandir et accompagner les PME
Avec l’équipe on veille à apporter un marketing qui sort des sentiers battus : nous travaillons avec une compagnie d’assurances pour laquelle nous avons organisé un petit déjeuner. Il y avait d’un côté les prospects qui « likaient » la page Facebook et de l’autre des clients historiques qui n’étaient pas sur les réseaux sociaux. Des étudiants, des cadres, des chefs d’entreprise… L’objectif était de montrer la proximité de la compagnie avec des assurés mais aussi d’être à l’écoute de ceux qui n’étaient pas encore convaincus. Il y avait ce jour-là un chef d’entreprise qui avait reçu quelques mois plus tôt une proposition de la compagnie mais n’y avait pas donné suite. Après avoir participé via Facebook a ce petit déjeuner il était convaincu et séduit par la démarche innovante. On a eu du mal à le faire partir de l’agence tellement il s’y sentait bien et écouté. C’est aussi ça le métier de Kouaba, convaincre chaque prospect de nos clients à travers une démarche innovante.

[b Quelles sont les difficultés que tu rencontres au quotidien ?

Il y en a quelques-unes mais tout dépend en fait du pays.



Si j’ai bien compris tu es en effet entre le Cameroun, la France et la Côte d’Ivoire. Les difficultés s’adaptent au contexte ?

Exactement. En France il faut gérer le problème de la notoriété et de la concurrence accrue. Au Cameroun il y a un gros besoin, beaucoup d’intérêts mais il faut connaître les règles du jeu local et ce n’est pas le plus évident. En Côte d’Ivoire il faut faire preuve de beaucoup de patience avec les entreprises pour lesquelles on travaille.

(b C’est combien de personnes aujourd’hui Kouaba ?]

Cinq personnes au Cameroun et en Côte d’Ivoire.

En somme, chef d’entreprise, créatrice d’emplois. Objectif atteint ?

Un tout petit peu ? (Rires). Le plus difficile finalement n’est pas de se lancer mais de grandir, se maintenir, séduire clients et employés, assurer la qualité du travail, livrer en temps et en heure.

En termes de management, comment gères-tu tes équipes malgré ta grande mobilité ?

Il faut une forte dose de confiance en soi et dans les autres. J’ai la chance de travailler avec mon frère qui est le manager au Cameroun. Néanmoins, à partir du moment où on fidélise les collaborateurs et qu’ils adhèrent à votre façon de faire, on peut les laisser travailler de loin.

Comment concilies-tu ta vie professionnelle entre tous ces pays, gérer différents interlocuteurs, avoir sur ses épaules le poids de faire grandir ton entreprise, en étant sur trois fronts aux problématiques différentes.

Il n’y a pas de schémas précis juste des adaptations. Cela dit, la force du digital c’est la possibilité de pouvoir travailler où qu’on se trouve. 85 % du travail se fait avec un ordinateur et une connexion et les 15% restants c’est de la relation humaine.

On entend de plus en plus dire que l’avenir de l’Afrique passera aussi par le numérique. Quel avis portes-tu là-dessus ?

Moi j’y crois, sans toutefois avoir un optimisme béat. Je pense que le digital peut apporter beaucoup de choses. Je pars du postulat que tous les autres pays sont en train de développer ce domaine. L’Afrique ne peut se permettre le luxe d’une plus grande fracture numérique dans les décennies à venir. Les africains sont de gros consommateurs d’internet, en tout cas pour ceux qui y ont accès. Il y a un boulevard mais il faut que les pouvoirs publics et les entreprises privées investissent plus dans ce domaine. C’est un vecteur d’innovation et donne accès à un marché avec des codes différents.

Je comprends que les investissements sont encore à faire, mais peut-on déjà parler d’une place du digital notamment au Cameroun ?

Le digital au Cameroun souffre de la complexité du pays ce qui peut être désolant. Il faudrait que les réseaux sociaux ne soient plus vus comme des agents de déstabilisation. On ne peut pas arrêter le progrès. Ce n’est pas parce qu’on arrête une montre qu’on arrête le temps. Il faut que nous soyons au rendez-vous d’internet car les autres ne nous attendent pas. Malgré tout, il existe une forte demande dans plusieurs domaines notamment dans le commerce. Il n’y a par exemple quasiment pas de service client à distance, problème qui par exemple peut être résolu avec un outil comme Whatsapp. A titre d’illustration, nous l’avons expérimenté pour un de nos clients pour qui on a créé un forum où les consommatrices peuvent donner leur avis, poser des questions, avoir des réponses rapides et gratuites. La satisfaction est rapidement palpable et ça c’est grâce au pouvoir du digital.
Il faut plus que tous des investissements des pouvoirs publics et des opérateurs privés, mais aussi une forte implication des autres acteurs, graphistes, designers, développeurs… qu’ils se mobilisent et demandent plus.

Le digital reste quand même assez opaque et pas très bien compris, en tout cas pas par la majorité de la population, quand on se dit que les utilisateurs sont concentrés dans les grandes villes (Douala, Yaoundé, Buéa…) et sont surtout jeunes. Comment toucher au-delà de cette population ?

Ce sont des problématiques auxquelles nous réfléchissons énormément, mais on revient toujours au même point : investissements, mobilisation de l’Etat et des partenaires privés. Maintenant, nous nous organisons également entre acteurs du digital Camerounais pour réfléchir ensemble à son développement et c’est gratifiant.

Ne penses-tu pas que le problème est aussi lié à une offre limitée par le fait que la concurrence ne soit pas vraiment existante ? On a comme il y a quelques années en France des mastodontes des télécommunications (Camtel, MTN, Orange) qui sont les principaux et qui finalement mènent la danse.

Je ne pense pas que ce soit forcément le cas. On est dans ce que j’appelle le paradoxe camerounais. On a par exemple Nextel qui a une très bonne connectivité, qui offre un très bon accès à Internet et dont les tarifs sont très attractifs. Mais une puce Nextel ne fonctionne plus une fois qu’on sort du territoire camerounais. Cependant, je pense aussi qu’il y a un problème de communication. Dommage car je n’ai jamais aussi bien eu internet qu’avec Nextel qui parfois offre un service meilleur que les opérateurs en France. Il faudrait qu’ils communiquent plus et que les gens leur fassent confiance. Quand je parle de paradoxe, c’est parce qu’au Cameroun on est friand d’innovation mais en même temps très conservateurs. Les consommateurs vont naturellement vers les opérateurs les plus connus au détriment des nouveaux, qui peuvent pourtant offrir un très bon service.

Ce qui peut se comprendre. J’ai moi-même été dans cette configuration. On en revient au problème de communication et de confiance…

Tout à fait. Les grands opérateurs rassurent.

Marylène, tu fais partie du collectif Oser L’Afrique. Peux-tu nous en dire un peu plus ?

Le but de cette initiative est d’outiller la jeunesse africaine pour qu’elle prenne en mains son avenir. Créée il y a cinq ans, nous avons des actions concrètes sur le terrain comme en ce moment un cluster qui a eu lieu à Lomé. Nous avons des ambassadeurs locaux dans plusieurs pays. Je me suis occupé de la communication mais de par mon activité professionnelle, je suis un peu moins impliquée malheureusement. Nous sommes toujours à la recherche de bénévoles car nous avons besoin du plus grand nombre possible de bénévoles.

Tu as reçu plusieurs prix récemment récompensant ton travail dont le prix « Jeune Talent TIC » de l’OFAD (Organisation des Femmes Africaines de la Diaspora) ou encore Le Grand Prix du premier week-end de l’innovation par la BAD (Banque Africaine de Développement). Qu’est-ce que ça fait de recevoir des distinctions pour un travail qui a germé comme une idée et en est aujourd’hui à cette belle entreprise que tu vois grandir malgré les difficultés ? Quel est le message qui est envoyé ?

Déjà ça rassure mes parents qui ont eu peur que je finisse pauvre parce que je suis entrepreneur (rires). Blague à part ils me soutiennent beaucoup. Plus concrètement tout ça me motive encore plus même si je sais que j’ai encore tout à faire. Je considère tout ça comme des encouragements plutôt que comme l’atteinte d’un but. Le prix de l’Ofad par exemple a été une grosse surprise, je ne m’y attendais pas du tout. Ce prix c’est aussi une manière pour ces femmes de dire qu’elles sont là, et que la jeunesse africaine qui vit ici peut faire de belles choses.

Justement, pour certains, la place des jeunes africains est en Afrique et non en Occident. Quel est ton sentiment sur la question ?

Je pense qu’elle est là où elle peut faire quelque chose. J’ai souvent eu à répondre à cette question. Quand tu vas en Afrique, tu es de la diaspora donc étrangère, et quand tu es à l’étranger, tu es tout simplement étranger. Et souvent on me demande même ce que je sais du pays ce qui est arrivé récemment lorsqu’avec des amis, nous avons lancé une initiative qui s’appelle les « Okwele séries » dont le but est d’avoir des discussions éclairées sur l’Afrique afin qu’elle soit mieux connue par ses ressortissants notamment. La diaspora camerounaise est néanmoins partout. Dans les médias, la communication, la musique etc. Je pense qu’avec plus d’union on sera plus forts et on aura plus de poids. Les camerounais sont énormément intelligents et ceux qui décident de rester ici, ont le droit de le faire. Ceux qui veulent rentrer en ont tout autant le droit. 1 + 1 font 2 non ?

Comment est-ce que tu envisages les choses dans les cinq prochaines années ?

J’espère que Kouaba sera un acteur majeur du digital africain. J’espère qu’on aura employé beaucoup plus de collaborateurs, pourquoi pas une centaine ? J’espère que mon apport sur le digital aidera à changer la donne pour de nombreux africains.

C’est tout le mal que je te souhaite.

Merci.

PAR Cédric Bengue- C'Koment Publishing Media Group


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