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Cameroun: origine des quartiers de Yaoundé
(24/03/2008)
Jean Baptiste Obama revient sur l'origine des noms de quartier du Cameroun, notamment de la ville de Yaoundé pour laquelle, de son vécu, il aura fourni un travail de fouille historique considérable.
Par Jean Baptiste OBAMA

Cet article sur l'origine des noms de quartier de Yaoundé est le fruit d'un travail de recherche de longue haleine du feu Professeur Jean Baptiste Obama et de Dominique Obama. Il est tiré du site Ongola.com. La longueur de l'article nécessite certainement qu'il soit imprimé pour être lu avec plus de facilité. A la fin, un lien vers une vieille interview du Professeur Obama qui revient de manière succincte sur l'histoire de la ville de Yaoundé.

La dation des noms de quartiers de Yaoundé s’est fondée principalement sur l’histoire et l’étymologie des termes. Parfois , il s’est agi de donner une signification aux phénomènes observés afin d’en faire une interprétation pouvant les justifier. Par ailleurs, certaines localités ont reçu les noms de certains évènements mémorables aussi bien glorieux que déplorables qui de ce fait, ont été immortalisés. Il en est de même pour les localités qui ont reçu les noms des illustres personnalités qui se sont distinguées par leurs actions ou par comportement remarquables et mémorables.

Il est important de signaler qu’en raison du nombre croissant des quartiers de la ville, une étude très détaillée apparaît vaste et peut donner lieu à des répétitions de définitions. Un regroupement de quartiers ayant à la base, un motif commun d’attribution du nom s’avère profitable. C’est ainsi que nous les avons classés en deux grandes catégories : d’abord les noms dits «anciens» qui sont nés avant la colonisation, ensuite, les noms de la période coloniale qui sont plus ou moins liés à la colonisation de la région de Yaoundé.


Partie I : LES NOMS ANCIENS

Vers le Mont Fébé, une vue de Yaoundé, ville aux 7 collines
Vers le Mont Fébé, une vue de Yaoundé, ville aux 7 collines
Par noms anciens nous entendons les toponymes antérieurs à la période coloniale ou alors ceux qui sont nés pendant la colonisation mais qui ne dépendent pas du phénomène colonial. Il s’agit pour la plupart , des noms de villages qui existaient dans la région avant 1888 date de l’arrivée des européens à Yaoundé. Ces noms peuvent être géographiques, liés aux lignages, ou alors historiques. Notons que l’étymologie de tous les noms que nous donnerons est la traduction des mots de la langue Ewondo.

Les noms géographiques

Dans le groupe de noms géographiques, nous retenons tous les noms dont les termes renvoient aux éléments du cadre naturel de Yaoundé. On y trouve une gamme de toponymes qui font référence au relief, à la végétation, à l’hydrographie et à la faune.

1) - Les noms liés au relief
Ils sont surtout précédés du vocable « NKOL » (colline en langue Ewondo) qu’on rattache au nom de personne, d’animal ou de chose. Ces noms témoignent de l’existence des différentes collines qui perturbent ça et là, la monotonie du relief de la capitale. Nous avons les toponymes suivants :

° NKOLNDONGO :
Littéralement Nkolndongo signifie « colline de Ndongo ». Ce toponyme vient de deux termes : «NKOL» qui veut dire «colline » ou « montée » et «NDONG» qui signifie «ravin» en Ewondo. Ce nom a été mal écrit par les blancs qui, au lieu d’écrire « Nkol-Ndong » comme prononçaient les autochtones, ont plutôt écrit «Nkoldongo» d’où l’appellation actuelle de ce quartier. Ce toponyme a pour origine, la colline d’accès difficile qui actuellement, est située derrière le lycée de Nkolndongo.

Selon nos informateurs, cette colline entaillée par un ravin dangereux, faisait peur aux populations qui n’osaient pas la grimper au risque de se retrouver au fond de son ravin. « Nkol Ndong » symbole d’un lieu dangereux est finalement devenu le nom de tout un village abritant les populations autochtones suivantes : les Emombo majoritaires, et les minorités Mvog Mbi et Mvog Ada.

° NKOL EWOUE
Quartier limitrophe de Nkolndongo, Nkol Ewoué tire son nom de la rivière appelée « Ewoué » qui circule sur les lieux et d’où s’élève une colline assez remarquable. La signification du nom « Ewoué » ne nous a cependant pas été révélée et ce mot ne figure pas d’ailleurs sur le dictionnaire Ewondo. Toutes les personnes interrogées se sont limitées à nous dire que « Ewoué » est le nom de la rivière qui prend sa source sur les lieux et se jette dans le Mfoundi. Nous pouvons supposer que ce nom existait avant l’arrivée des Béti à Yaoundé et qu’il aurait été donné par les populations qui les ont précédés dans la localité. Parmi ces populations anciennes, l’on cite les Maka et les Pygmées.

° NKOL IGA
Situé au nord de la ville, ce quartier tire son nom du mot « OLIGA » qui désigne la pierre. Dans cette localité, il y a une colline qui domine et au sommet de laquelle on peut apercevoir toute la ville de Yaoundé en vue de dessus.

° NGOK EKELE ou NGOA EKELE
“Ngoa Ekélé ” en langue Ewondo signifie en langue littéralement « pierre suspendue ». Il vient des mots – NGOK – ou - NGOA - qui signifie pierre ou rocher et – EKELE – adjectif qui signifie suspendu. Ngoa Ekélé localité où est située l’université de Yaoundé I, dominée par le plateau Atemengue, était très accidentée avec des rochers (« Ngok »)dangereusement accrochés sur les pentes des collines et des vallées comme s’ils allaient tomber et écraser les gens. De nos jours, l’on peut encore apercevoir certains rochers dans certains endroits de la localité malgré l’aménagement urbain qui a modifié les pentes des vallées qui dominent encore le relief du plateau Atemengue.

2) - Les noms liés aux cours d’eau
Les quartiers qui ont les noms d’anciens villages et qui tirent leurs noms des cours d’eau ou rivières sont considérables. Nous avons entre autres :

° DJOUNGOLO :
Nom de la rivière qui prend sa source au nord de Yaoundé et qui se jette dans le Mfoundi, Djongolo a donner son nom à l’ancien village dans lequel sont situés les quartiers Elig Essono, Mvog ada, Etoa Meki, le Centre Commercial et le quartier Djongolo actuel.

° NTOUGOU :
Nom de l’ancien village des Mvog Ekoussou, Ntougou tire son nom de la rivière qui prend sa source aux environs du lycée de Tsinga, passe par le marché Mokolo, s’écoule vers Elig Effa, circule à travers le camp Yeyap et se jette au lac Central. Notons que les quartiers Tsinga, Bastos et Briqueterie sont situés à Ntougou qui actuellement n’est connu que par les autochtones ou par les populations qui connaissent la ville depuis longtemps.

° BIYEM-ASSI :
Nom d’ancien village, le quartier Biyem-assi, situé au Sud-ouest de Yaoundé tire son toponyme de la rivière Biyeme qui prend sa source dans cette localité et se jette dans le Mfoundi au Sud de la ville. « Biyem-Assi » ou « vallée de Biyeme » est le village qui a abrité les populations Ba’aba, lors des migrations Beti et leur installation à Yaoundé.

3)- Les noms liés à la végétation
La végétation a servi de source à certains noms d’anciens villages de Yaoundé qui sont devenus des quartiers en gardant leur appellation d’origine. ainsi nous avons:

° MESSA :

En langue Ewondo « Messa » est le pluriel de « Assa » qui désigne le prunier (nom scientifique : prunus). Ce toponyme ancien, symbolise pour ainsi dire, la culture d’une plante fruitière domestiquée selon nos informateurs(31) par les Bassa, anciens habitants de la région de Yaoundé peu après les pygmées.

Notons que les quartiers Messa, Mokolo, Madagascar, Elig Effa sont situés dans le site de l’ancien village dit Messa et d’où cette plante fruitière existait en abondance à naissance de la ville. De nos jours, l’on ne retrouve à cet endroit, aucune espèce de ce genre, elle a été victime de l’urbanisation irréfléchie qui a consisté à faire disparaître la végétation au profit de l’habitat. Et pourtant, le prunier produit des prunes, fruits ayant une saveur plus ou moins douce et très appréciés par les populations d’où l’indignation du notable Ebogo Germain qui nous a déclaré :

« Les engins de FOUDA André (ancien maire de Yaoundé) ont ravagé mes plantes fruitières, pruniers avocatiers, palmier à huile(...). Ils ont prétexté qu’ils aménageaient tout le village pour construire la ville qui, disaient-ils, était une bonne chose pour nous(...). Et maintenant, je suis obligé d’acheter au marché des « mauvaises prunes », des noix de palme(...) je n’oublierai jamais le mal que FOUDA André nous a fait »

° MELEN
« Melen » est le pluriel de « Allen » qui en Ewondo, désigne le palmier à huile (Elæis guinensis). A l’arrivée des allemands, ils ont trouvés les palmiers à huile en abondance dans la région et ont encouragé la culture de cette espèce végétale en bordure de route d’où le nom de « Ndzong Melen » qui signifie « Rue des palmiers » en Ewondo. Aujourd’hui ces plantes ont été détruites totalement dit-on pour agrandir les routes. Mais on peut se demander pourquoi n’a-t-on pas planté ces arbres à nouveau ; ceci devait avoir au moins deux avantages : d’une part le quartier Ndzong Melen aurait dû gardé son sens, de même que le quartier Messa ; d’autre part, la ville aurait gardé son environnement sain et toute la splendeur que les colonisateurs lui ont présagée.

4) - Les noms liés à la faune
La faune a également servi de source à certains noms de la capitale. Ainsi nous avons les noms suivants :

° OLEZOA
En Ewondo Olézoa signifie « arbrisseaux des éléphants ». Son étymologie est particulièrement intéressante, il vient de deux terme : « Olé » ou Olé-lé » qui désigne un petit arbre ; et « Zoa » qui veut dire « éléphant ». Olézoa est d’abord le nom d’une rivière avant d’être celui du village abritant les Eveng, population Béti installée dans cette localité avant la colonisation. Il semblerait que tout au long de cette rivière existaient des petits arbres attirants les éléphants qui venaient y jouer d’où le nom «Olézoa » qui désigne bel et bien les « arbrisseaux des éléphants »

° KONDENGUI
L’étymologie de ce nom est lié de même que celle d’Olézoa, à la végétation et à la faune. « Kondengui » se traduit en français par « arène des gorilles » car, il y a lieu de distinguer deux mots : « Konde » qui signifie « cour de... », « étendue de... », « brousse de...) et « Ngui » qui signifie «gorille». C’est donc la «brousse des gorilles». Voilà pourquoi les peuples autochtones de Yaoundé affirment que :

« Les Béti durent faire face aux troupes d’animaux de la forêt... C’est en menant de luttes rusées contre les éléphants que les Mvog Ebanda réussiront à s’installer à Nkol Atom (trésorerie de Yaoundé) et à Kondengui où ils trouvèrent beaucoup de gorilles »

Les noms liés à la faune nous permettent de comprendre que la région de Yaoundé était très riche en espèces animales. Celles-ci se seraient dispersées et éloignées fuyant des bruits et la déforestation dus à la naissance et aux activités de la ville.

En somme, le comportement du Négro-africain vis-à-vis de son entourage demeure fonction des actes, des signes, et surtout des symboles. Ainsi « dans l’univers négro-africain foisonnent les symboles » pour reprendre les termes de Bilongo Bernabé. Cependant, l’interprétation de cet univers à symboles, loin de se contenter du donné immédiat de l’objet, symbole, se dynamise plutôt sur la représentation cosmique qui constitue la toile de fond sur laquelle s’enracine l’élan de la dation des noms.

Les noms de lignages

Par noms de lignages, nous entendons les toponymes qui expriment le rassemblement d’individus de même famille, de même clan, de même communauté, au sein d’une résidence. A Yaoundé, ils se subdivisent en trois principaux groupes : le groupe des noms précédés de « Mvog », le groupe des noms précédés de « Elig » et les noms de tribus.

1) - Le groupe des noms précédés de « Mvog »
Sociologiquement, le terme « Mvog » signifie « descendance de » ; mais sa signification varie selon les degrés de descendance. Ainsi, à l’échelle supérieure du regroupement des descendants d’un même ancêtre, on cite le clan. Certains auteurs assimilent le « Mvog » au clan et le traduisent par « Ayon » en terme local. Ils entrevoient ici, l’ensemble des descendants patrilinéaires d’un ancêtre commun, les enfants naturelles, les enfants adoptés et les filles venues en mariage dans ladite famille.

A ce niveau, l’étiquette « Mvog » ou « Ayon » considérant à la base, le lien de sang, impose naturellement l’exogamie à tous les membres du clan comme règle de mariage. A cela s’ajoute une unicité politique manifestée par l’existence d’un conseil de sages appelé « ESIE ».

Les autres degrés de « Mvog » s’apparentent au lignage avec ses multiples variantes. On parle ainsi de « Mvog Ayon Bod » ou lignage maximal, de « Mvog Nda Bod » ou lignage minimal. Ce sont respectivement les ensembles familiaux des descendants en règle de filiation unilinéaire d’un ancêtre historiquement bien connu ou généalogiquement situable

Et des descendants constituant une famille restreinte ou étendue. Notons que le terme « Mvog » peut se rattacher au nom du fondateur de la localité ou à celui de l’une de ses épouses. Et dans ce dernier cas, le nom de la femme marque un accent sur le rôle qu’a joué celle-ci dans la procréation et sa contribution efficace dans l’éclosion économique du domicile de son époux. Ainsi une femme qui n’a pas procréé ne saurait donner son nom précédé de « Mvog » à sa localité.

De l’explication ci-dessus, l’on comprend mieux l’origine des toponymes suivants à Yaoundé :

° MVOG MBI
Le quartier Mvog Mbi, situé à Awaé , est limité à l’Est par Kondengui, au Nord par Mvog Ada et par le centre-ville, au Sud par Mvog Atangana Mballa. Selon Henri Ngoa(35) les Mvog Mbi sont les descendants de Mbi Mengue qui a pour ancêtre Tsungui Mballa.

° MVOG ATANGANA MBALLA
Quartier situé à Awaé et limité par Mvog Mbi au Nord, Mvolyé vers le sud, Olézoa vers l’Ouest, symbolise le regroupement des domiciles des descendants consanguins de Atangana Mballa, aîné de l’ancêtre Essomba-Nag-Bana et frère de Fuda Mballa et Tsungui Mballa. Ils se seraient installés dans cette localité lors des migrations Béti et bien avant l’arrivée des Européens.

° MVOG ADA
Les Mvog Ada sont les descendants de l’ancêtre Tsungui Mballa. Son fils Otu Tamba aurait épousé plusieurs femmes parmi lesquelles : Ada, Betsi, Amvuna, Ntigui et Bela. Chaque femme donna naissance à une descendance d’où les clans Mvog Ada ,Mvog Amvuna, Mvog Bela, Mvog Betsi, Mvog Ntigui qui se disent frères à Yaoundé à l’heure actuelle.

Les Mvog Ada se sont installés au village dit Messa au niveau de l’hôpital central actuel. Lors de la colonisation, ils ont été déplacés et installés à Djoungolo, où ils se trouvent à l’heure actuelle, à Elig Essono , à Essos , à Kondengui et Nkoldongo.

2) - Le groupe de noms précédés de « Elig »
Dans l’usage courant, le « Mvog » se confond à l’ « Elig ». Mais cette confusion éclaircit dans une analyse profonde du terme « Elig ». Certain de nos informateurs, s’appuyant sur les données linguistiques, laissent entendre que « Elig » vient des mots « Lig » et « Tiga » en langue Ewondo. Le premier signifie rester, abandonner ou laisser quelque chose à ---- ; le second renvoie à ce qu’on garde en souvenir de quelqu’un . De telle sorte que la notion d’ « Elig » correspond à ce qui reste, ce que laisse une personne morte ou en déplacement. L’Abbé Tsala définit ce terme comme étant :

« L’emplacement, L’ancienne place d’une case, place d’un édifice , d’un village ou d’un domicile disparus »

Par conséquent, entre le « Mvog » et l’ « Elig » il y a certes lieu d’entrevoir une seule et même vision : celle de l’agglomération sociale. Cependant, la différence est d’ordre qualitatif à tel point que le « Mvog » met à l’avant garde, la procréation, la progéniture d’un individu et l’ « Elig » privilégie beaucoup plus , les biens matériels laissés par une personne à ses descendants pour qu’il survive en eux. Ce contenu objet de souvenir comprend notamment des maisons d’habitation, des plantations, des ateliers de travail, des femmes en âges de procréer, des enfants, sans oublier des animaux totems. De cette analyse, il en ressort que l’ « Elig » est géographique tandis que le « Mvog » est généalogique.

A partir de la précédente distinction on saisit la signification des toponymes tels que :

° ELIG ESSONO
Le quartier Elig Essono est situé à Djoungolo1 entre Etoa Meki au nord, Essos à l’Est, Mvog Ada au Sud et le centre commercial à l’Ouest.

Ce quartier a pour fondateur Essono Balla Joseph né en 1881 et décédé le 21 Juin 1951 .Il est un militaire, c’est un ancien combattant qui a fait la première guerre mondiale. Ce Mvog Ada fondateur de la dynastie Essono a été nommé chef traditionnel de Djoungolo lorsqu’il est parti à la retraite. Ils était à la tête des Mvog Ada et des Ebounboun de 1930 jusqu’à sa mort en 1951. Son héritage(Elig) comprenait : beaucoup de femmes dont une seule avait accouché un enfant héritier nommé Balla Essono ; trois petits fils, une grande cacaoyère à Djoungolo(aujourd’hui détruite) , des maisons et beaucoup de bêtes. Sa tombe que nous avons visitée est à Djoungolo1(Elig Essono).

° ELIG EDZOA
La dynastie d’Elig Edzoa a pour fondateur, Edzoa Mbede, un Emombo né vers 1850 et décédé en 1921. Il était le chef de toute la tribu Emombo domicilié à Nfandena . Notons que le quartier Elig Edzoa est traditionnellement appelé Nfandena1.Edzoa Mbede, fondateur de la dynastie Edzoa a eu pour successeurs : Edzoa Bitounou, Edzoa bessala, Edzoa Ahanda, Edzoa Ottou Jean Louis et enfin Ndongo Barthélemy notre informateur. L’héritage(Elig) d’Edzoa Mbede est particulièrement intéressant et est composé de :

- Plusieurs femmes, c’était le « César des Emombo ». Les plus jeunes ont été partagées par ses fils aînés Edzoa André, Edzoa Bitounou et autres
- un palais, les anciennes constructions à étages détruit en 1964 lors de la construction de la gare marchandise de Yaoundé(situé à Elig Edzoa)
- un gros serpent totem(le boa) qui vit encore aujourd’hui , dans la rivière Mimloo, qui circule à Nfandena et qui se jette dans le Mfoundi. Ce serpent aux dires de nos informateurs, apparaît de temps en temps dans cette localité
- Edzoa Mbédé a aussi laissé beaucoup d’enfants dont le nombre n’est pas déterminé y compris les petits fils
- En fin, Edzoa Mbédé a laissé un cheval blanc qui était une propriété à usage personnel et qui faisait sa popularité. A l’heure actuelle, selon nos informateurs, l’apparition de ce cheval blanc est dangereux pour les Emombo de Nfandena dans la mesure où cette apparition présage la mort proche d’un notable Emombo.

Ces informations que nous tenons de plusieurs personnes, nous font supposer que Edzoa Mbédé était un sorcier très puissant qui faisait peur aux populations, c’est pourquoi le spectre de son apparition demeure un épouvantail pour les Emombo de Nfandena, localité dans laquelle sont inclus les quartiers suivants : Omnisport, Elig Edzoa, Essos , Nlongkak, et une partie de Djoungolo.

° ELIG EFFA
La dynastie d’Elig Effa a pour fondateur Effa Omgba Amougou Alphonse, un Mvog Betsi né vers 1900. C’était un chef catéchiste à Mvolyé. Il doit sa popularité à son enseignement catéchistique qui s’étendait de Messa à Mefou Assi( très vaste territoire). C’est lui qui faisait baptiser les Ewondo, les éton, les Yambassa, les Bamiléké de la région de Yaoundé et tous ceux qui voulaient se marier à l’église catholique devraient passer par lui. Mr Effa Omgba Amougou, selon nos informateurs(41) était un homme honnête, un homme de confiance, un homme dynamique et très intelligent.

A sa mort en 1939, il a laissé entre autres choses :

- huit enfants une veuve et plusieurs petits fils,
- des maisons d’habitation à Messa2 aujourd’hui détruites,
- des plantations de banane et une cacaoyère,
- un registre dans lequel, il écrivait des sommes d’argent que les gens versaient chez lui. Il était selon son fils Onana Omgba « la banque des indigènes de Messa2 ». Il a laissé de l’argent pourqu’on rembourse à tous ceux qui en réclamaient et dont les noms se trouvaient dans son registre.

A sa mort l’on décida à l’unanimité de donner son nom à son village d’où le toponyme Elig Effa qui existe depuis 1939.

Les noms des tribus

Certains quartiers, anciens villages de Yaoundé, ont reçu les noms des tribus qu’ils abritaient. Cela s’explique par le fait des migrations Beti. En effet, il est reconnu que la progression des Fang-Beti vers le Sud du Cameroun et leur installation à Yaoundé, se sont opérées en compagnie d’autres tribus. L’importance du groupe Ewondo aboutit à leur occupation magistrale du centre de la ville ; tandis que les tribus alliées telles que les Tsinga, les Etoudi, les Emombo, S’alignent sur la couche périphérique de la région. Voilà pourquoi LABURTHE TOLRA, constate avec curiosité que :

« les Ewondo sont encadrés par d’autres tribus égales en importance souvent alliées, souvent ennemies ; les « Ntoni »(Eton) et les « Yetudi » (Etudi) au Nord ; les « Eteng » (Etenga) vers le Nord-Est ; les « Bane » (Bene) et « Vogbe Belinghe »(Mvog Belinga) au Sud-Est, les « Bawa » (Baaba) au Sud-Ouest ».

Il apparaît assez clairement que les tribus Beti prêtaient à leurs localités ,leurs noms propres,à tel point que de nos jours, ces noms favorisent leurs identification à la fois démographiquement et géographiquement. Ainsi s’expliquent les noms des quartiers suivants :

° ETUDI ou ETOUDI :
Situé au Nord de Yaoundé, le quartier Etudi où siège le palais présidentiel, tire son nom de l’installation des populations de la tribu Etudi dans cette localité lors des migrations Beti, bien longtemps avant l’arrivée des européens. Tous les quartiers du Nord de la ville : Mballa, Oliga, Etudi, Mfoudasi, Ekoudou, Nlongkak sont peuplés des Etudi depuis l’origine de la ville, mais c’est dans la localité dite Etudi qu’ils sont majoritaires.

° TSINGA :
Le véritable nom du quartier dit Tsinga aujourd’hui est Ntoungou, nom d’une rivière qui prend sa source sur les lieux. C’est le siège des Mvog Ekoussou qui se disent autochtones. Les populations de la tribu Tsinga étaient implantées à la naissance de la ville, vers l’actuel Bastos et ont été délogées vers 1936 pour l’aménagement urbain et surtout la création de l’usine Bastos. Les Mvog Ekoussou, expropriés de leurs terres pour l’implantation forcée des Tsinga, ont vu leur village changer de nom d’où le toponyme Tsinga, plus connu aujourd’hui au détriment de Ntougou. Nous tenons ces informations des patriarches Emanda Luc et Mballa François qui nous ont exprimé simultanément leur indignation avec le récit suivant :

« FOUDA André », un Mvog Ada, Maire de Yaoundé alors que sa maman (notre sœur) était Mvog Ekoussou, nous a malgré sa parenté avec nous, arraché par force le terrain afin d’implanter les Tsinga avec lesquels il avait les affinités dont nous ignorons l’origine, il semblerait qu’il avait une fiancée Tsinga qui aurait influencé sa décision, car c’est ainsi que sont les femmes.

Ce collaborateur de la colonisation et complice des blancs nous a trahis et nous a « tués » en changeant le nom de notre village Ntougou pour écrire le nom Tsinga sur les documents et pourtant ceux-ci sont des allogènes « Mintöbö » ici. Malgré la rébellion que nous avions menée le nom Tsinga s’est finalement imposé au détriment de Ntougou qui est aujourd’hui peu connu des habitants de la capitale. Nous n’oublierons jamais le mal que FOUDA André nous a fait ».

Les noms historiques

Sous le terme « historique » nous regroupons tous les toponymes dont la vocation serait de fixer un évènement ou une situation sociale donnés. Cette qualification n’exclut pas que certains de ces noms renvoient également à la géographie dont nous avons fait état. En effet, le toponyme « historique » renvoie à un aspect très significatif, à savoir que les habitants de Yaoundé, après avoir vécu une situation déplorable ou louable à un endroit donné, la fixent dans leur mémoire en donnant à ce milieu, un nom symbolisant ladite situation. Dans le cadre de l’histoire ancienne de Yaoundé, certains toponymes tels que : Mimboman, Awae, Mvolyé, Obobogo entre autres sont révélateurs ; certains sont liés aux phénomènes migratoires des Beti, d’autres sont liés aux évènements mémorables réels ou fictifs qui reposent dans les récits fantastiques.

- Les noms liés aux migrations
Ces noms prouvent que l’installation des peuples à Yaoundé s’est faite par des vagues migratoires. Les peuples originels de la localité ont été repoussés. Il semble que la région ait d’abord été habitée par les Bassa, chassés à leur tour par les Beti qui ont accueilli les blancs vers la fin du dix neuvième siècle.

° AWAE :
En langue Ewondo, « Awae » signifie « repos ». Selon nos informateurs, le quartier Awae (NB : Mvog Mbi est situé à Awae) est situé à un endroit qui servait de repos aux populations anciennes après une longue marche. C’était donc un lieu de rassemblement, un carrefour, une étape transitoire en période de migrations. Ce nom révèle que les Beti , avant de se fixer ont connu de longues migrations, cette hypothèse avancée par la tradition orale a été confirmée par les données archéologiques qui, attestent que certaines populations de Yaoundé sont originelles, mais ont été progressivement rejointes par d’autres en provenance du Nord. Tous nos informateurs s’accordent pour reconnaître que, Awae était un lieu repos très célèbre. Cependant, ce qui échappe à la tradition orale est l’élément fondamental, le facteur, le facteur favorable qui a suscité ce lieu repos. Pourquoi les populations ont elles choisi Awae comme site repos plutôt qu’un autre ? Y avait-il des objets attrayants ? Y avait-il un point d’eau extraordinaire ?A partir de quelle période de l’histoire ce lieu a-t-il servi d’étape transitoire? A toutes ces questions, la tradition orale est restée muette. La seule précision que nous avons pu obtenir dans nos investigations en ce qui concerne la période est que : « Cela se passait après la traversée de la Sanaga jusqu’à l’arrivée des blancs »

De toutes les manières, nous pouvons supposer qu’Awae qui était un site repos pour les populations en mouvement, rassemblerait des facteurs favorables pour jouer un tel rôle. Nous supposons qu’on y avait construit des hangars ou des tentes ordinaires pour l’accueil des populations en déplacement.

° MIMBOMAN
Nom très ancien, Mimboman semble avoir la même explication qu’Awae, à la différence que, ce lieu aurait servi d’accueil pour une installation non pas provisoire, mais plutôt définitive des populations. Alors qu’Awae serait une étape transitoire, le lieu dit Mimboman quant à lui, serait une étape finale aux dires de la tradition orale. Le nom « Mimboman » viendrait de deux termes « Min » préfixe qui signifie « les » ou « des », c’est la marque du pluriel, et « Boman » qui veut dire « arrivée »,ou « point final » ou « aboutissement ». Etymologiquement « Min-Boman » pourrait donc signifier « les arrivées», les rencontres définitives, ou « les installations des populations ». A en croire à la tradition orale, plusieurs peuples Beti d’origine diverses se seraient rencontrés dans cette localité et s’y sont installés de façon définitive.

Parmi ces peuples, ceux qui s’y trouvent encore à l’heure actuelle sont : les Mvog Belinga, les Ehang, les Ba’aba, les Emombo, les Embouboun et d’autres groupes plus minuscules. Il y avait des peuples trouvés sur place et qui dit-on, ont disparu à cause des guerres. Ce que la tradition une fois de plus ne dit pas, c’est la date ou tout au moins la période approximative à laquelle ces peuples s’y sont rencontrés. Nous savons que cela se serait passé vers la deuxième moitié du dix neuvième siècle puisque Dugast affirme que : « Ils étaient encore en pleine migration lorsque l’occupation allemande les obligea à se fixer ».

Il est donc évident que la fin de la migration marquant l’occupation ou la fixation définitive des peuples Beti au lieu dit Mimboman, a été provoquée par la colonisation de Yaoundé à la fin du dix neuvième siècle.

° MVOLYE
Ce nom viendrait de l’expression Ewondo « Mvol ayé ». « Mvol » signifie « promesse » dans le sens de donner sa parole à quelqu’un ; « ayé » signifie « difficile », « dur », « compliqué ». « Mvol ayé » veut donc dire, tenir difficilement à sa parole, à ses promesses ; c’est aussi le fait de rembourser difficilement ses dettes.

L’origine de ce toponyme est contenue dans les récits que nous avons recueillis sur le terrain. Voici les grands traits qui se dégagent de la tradition orale :

« Dans le lieu dit Mvolyé aujourd’hui, il y aurait un chef qui aimait contracter des dettes en biens matériels et humains : chèvres, moutons, produits agricoles, produits de chasse, filles en guise de mariage(...) auprès des habitants voisins de son village et soumis à son autorité. Mais malgré ses promesses de rembourser, il y tenait difficilement. Il fallait toujours presser pour obtenir un remboursement.

Il hébergerait parfois les gens venus demander le remboursement de leurs dettes, pendant des jours entiers et ne manquait jamais de raisons pour convaincre ses bailleurs car dit-on, il était un très bon parleur d’autant plus qu’il était « Zomeloa »(chef)

Alors on a fini par le surnommer « Mvol ayé » et chaque fois que quelqu’un se rendait chez lui, il disait « Make a Mvol ayé » ce qui signifie « je vais batailler pour avoir le remboursement de ma dette ». C’est finalement cette anecdote qui est devenue le nom de tout son village désormais appelé « Mvolyé ». Ceci se passait bien longtemps avant l’arrivée des missionnaires »


A partir de ce récit intéressant et vraisemblable, nous pouvons supposer que les Beti de Yaoundé entretenaient entre eux, des échanges de biens et personnes avec possibilité d’échanger directement deux filles pour mariage entre deux familles après un consensus. Nous y reviendrons dans notre dernière partie.

° OBOBOGO
L’origine du toponyme est lié à un homme appelé Etoundi Mbenty. Selon la tradition orale, cet homme, avait donné naissance à trois fils héritiers(l’on exclut les filles) : Essomba Mbia, Assiga Mbia et Bibougou Mbia. Ces trois fils et leur descendance, vont vivre de manière très renfermée dans leur village dans la brousse de Mvolyé. Certains informateurs disent qu’ils fuyaient les guerres fréquentes entre les peuples de leur village, d’autres disent que cette famille (Mvog Etoundi Mbenty) était constituée des avares, des gens qui ne voulaient pas partager leurs biens avec les autres populations ; bref la tradition orale ne se prononce pas assez clairement sur les raisons de ce retrait.

Très rarement, ils effectuent des sorties hors de leur domicile refuge. Ainsi, ils vont rester cloîtrés dans leur petit coin. En Ewondo, cela se dit « Obogbo » c’est-à-dire, « se nicher », « vivre dans un nichoir ». Lorsque les visiteurs voulaient se rendre dans ce village nichoir, ils disaient qu’ils vont là où les gens vivent cloîtrés.

En Ewondo, cela se dit « bod bebogo ». C’est de cette anecdote que serait issu le toponyme Obobogo qui existe bien longtemps avant l’arrivée des européens.

A partir de ces phénomènes anecdotiques, nous pouvons supposer que les Beti de Yaoundé, au moment où arrivent les blancs, savent vivre en communauté et que ceux qui s’y retirent ou se distinguent négativement, sont bien identifiés et l’on leur attribue des noms symbolisant leur attitude asociale. La colonisation va respecter certains de ces noms en évitant de les changer. C’est ainsi qu’Obobogo , de même que Mvolyé sont des villages pré coloniaux qui ont conservé leur noms jusqu’à nos jours, contrairement à d’autres villages qui vont changer d’appellation pour prendre des noms liés au phénomène colonial.

Partie II : LES NOMS DE LA PERIODE COLONIALE

Une vue du quartier Bastos
Une vue du quartier Bastos
Dans ce chapitre, nous analyserons les toponymes récent, ceux-là qui n’existaient pas à la naissance de la ville. C’est-à-dire, au début de la colonisation de la région de Yaoundé en 1888. Ces toponymes ont l’avantage d’avoir plus de précisions par rapport aux noms pré coloniaux et leur signification est évidente du fait de leur dation récente. Ainsi, nous aurons des noms liés aux activités sociopolitiques, aux activités économiques et au peuplement de la ville. D’autres par contre symbolisent les évènements glorieux ou malheureux qui ont ému les populations pendant la période colonial. Le dernier groupe de noms que nous présenterons est en provenance de l’extérieur. Ce sont des toponymes qui ont été importés et adoptés par assimilation.

Les noms lés aux activités sociopolitiques

Dans cette catégorie de toponymes, nous rangeons les quartiers tels que Nsi-Meyong, Nsam-Efoulan qui rappellent des situations sociales et politiques bien connues des populations autochtones de Yaoundé ; situations intervenues pendant la période coloniale.

° NSAM
En langue Ewondo « Nsam » signifie « étendue de... » ; autrefois située dans la forêt de Mvolyé, cette localité a été aménagée à la naissance de la ville pour la construction des maisons qui apparaissaient alignées les unes après les autres. Tout ceci formait un village étendu, où les maisons se suivaient sans interruption jusqu’à Efoulan, d’où le nom de Nsam-Efoulan utilisé de façon vulgaire à Yaoundé.

° EFOULAN
Ce nom vient de l’expression Ewondo « Efoulan Meyong » qui signifie « brassage ou mélange des populations d’origines diverses ». Le quartier Efoulan, situé dans l’ancien village de Mvolyé, a abrité le domicile du chef supérieur des Ewondo et des Bene appelé Charles Atangana(1883-1943). Son domicile construit à étage selon le modèle allemand, unique en son genre à Yaoundé, aujourd’hui abandonné pour de raisons moins évidentes, est situé au carrefour Efoulan entre la mairie et la sous-préfecture de Yaoundé troisième.

C’était la chefferie où les populations venaient se rassembler pour des raisons diverses. Certains venaient causer avec le chef Atangana Charles, d’autres venaient lui soumettre des litiges qu’il devait trancher, d’autant plus qu’il était président de « l’arbitrage indigène ». Un autre groupe de personnes formé de ceux qui ne pouvaient pas payer les impôts, venaient travailler à la chefferie en compensation de leur insolvabilité. Ce dernier groupe de visiteurs était formé de ceux qui venaient s’y installer définitivement pour rendre des services au chef et être sous sa protection. Ce groupe tout aussi considérable était composé de gens qui n’étaient , ni plus ou moins des esclaves appelés « Belo’o ». Ces populations qui venaient gonfler les effectifs de la famille du chef Charles Atangana formaient une grande foule et était originaire de quatre coins de la circonscription du Nyong et Sanaga, région dans laquelle s’étendait son commandement. Ce qui faisait de ce chef, l’indigène le plus connu, le plus populaire de la province du Centre Cameroun. C’était le « Meyong Meyeme» (connu de tous les peuples) de tous les Beti.

Son domicile prit donc à juste titre, le nom de « Efoulan Meyong »(rassemblement, brassage des peuples). Tous les témoignages recensés de part et d’autre de la capitale s’accordent pour expliquer l’origine de ce nom d’où sa certitude.

° NSI MEYONG
Ce toponyme a une explication évidente. En Ewondo, « Nsi Meyong » signifie « ce qui effraie les peuples » ou « épouvantail des populations ». Il vient de deux mots : « Nsi », qui veut dire, « effrayer ou épouvanter »et « Meyong » qui signifie « peuples ou tribus ».Ce nom, de même que celui d’Efoulan, a pour origine, le chef supérieure Charles Atangana qui était connu sous le nom de « Meyong Meyeme » comme nous l’expliquions plus haut.

Tous les peuples de la région du Nyong et Sanaga le connaissaient et tous devaient avoir peur de lui, car il était digne de respect. C’est pourquoi l’évocation du nom « Meyong Meyeme » effrayait («Nsi») et faisait trembler tout le monde.

Nul ne pouvait s’opposer à sa décision, car, en sa qualité de président du tribunal indigène, il disait lui-même, qu’il était(en 1914) : « le premier notable indigène de toute la circonscription de Yaoundé(...) commissaire de l’administration allemande devant les indigènes ».

Charles Atangana avait donc une influence inexorable sur ses subordonnés. C’était le «trait d’union entre l’autorité et les chefs indigènes »

Pour les indigènes, il était le « chef de terre » et l’on dit qu’il avait des pouvoirs maléfiques, puisque propriétaire d’une fée. Voici l’un des récits que nous avions recueillis au cour de nos investigations. Ce récit intéressant quoique mythique tente d’expliquer avec une probabilité étonnante, l’origine de la mort du chef supérieur :

« Charles Atangana disposait d’une fée qui était la source de son prestige et de sa puissance. Cette fée (femme blanche) était assise dans une grosse bassine d’eau à l’intérieur de l’une de ses chambres dont il avait seul ,l’exclusivité d’y pénétrer. C’était une chambre sacrée dont il détenait lui-même les clés et quiconque osait toucher à ces clés risquait la mort disait-il. Ceci faisait de lui un homme mystique, d’où la curiosité de ses proches collaborateurs. Un jour, très pressé de rencontrer le blanc (commissaire de la république ?) avec qui il avait un rendez-vous très important, il ressortit de sa chambre sacrée et oublia la clé accrochée sue la porte. Mal lui en pris car, cette erreur monumentale lui en sera fatale, dans la tradition Beti, l’on dit que la magie ne tue pas, ce sont plutôt les interdictions qu’elle impose qui tuent. En effet, l’un de ses serviteurs, très curieux et très courageux, décida d’ouvrir la porte et entra dans la chambre énigmatique pour y découvrir le mystère qui y était caché. L’homme y vit une « femme blanche » (fée), assise sur une grosse bassine d’eau et ressortit rapidement, effrayé par ce qu’il venait de découvrir. Charles Atangana à mi-chemin pour le rendez-vous, constata qu’il avait oublier la clé de sa chambre sacrée et rentra brusquement pour la récupérer. Il entra encore dans la chambre sacrée et trouva sa fée qui lui déclara : « tu as transgresser mon interdiction et tu m’as fait honte ». Aussitôt, la fée disparut et quelque jours plus tard, Charles Atangana mourut subitement après une brève maladie »

Ce récit, bien qu’il soit mythique, mérite une analyse historique dans la mesure où il nous a été relaté par la vieille Beyala Dorothée âgée de plus de quatre vingt ans et repris à quelques nuances près par Nanga Elisabeth, née vers(1900). D’autre part, certains phénomènes irrationnels que l’on observe à l’heure actuelle au domicile de l’ancien chef supérieur suscitent des interrogations. En effet, 55 ans après sa mort, la : [i « fée de Charles Atangana fait encore des ravages dans son domicile ».}

L’on pourrait trouver ici, une explication acceptable des pouvoirs mystiques de « Meyong Meyeme », d’autant plus que plusieurs personnalités parmi lesquelles, l’ancien maire d’Efoulan, refusent de se prononcer au sujet de cet abandon. Il en est de même pour les membres de la famille de Charles Atangana qui, semble-t-il, sont eux-mêmes effrayés mais qui refusent de dire pourquoi le palais qui est dans leur terroir est inhabité.

De toutes les manières, au regard des phénomènes irrationnels ci-dessus évoqués, il en ressort que le toponyme « Nsi Meyong » nom du quartier situé au Sud de Yaoundé est né de l’hégémonie que Charles Atangana exerçait sur les populations, la peur et le respect qu’il suscitait. C’est ainsi que l’on a donné le nom de Nsi Meyong à son terroir qui l’a jusqu’à ce jour.

Les noms liés aux activités économiques

Dans cette catégorie de toponymes, nous donnerons la signification aux noms de quartiers suivants : Bastos, Briqueterie, et Nlongkak.

° QUARTIER BRIQUETERIE
Ce quartier tire son nom de l’atelier de briqueterie implanté à ce lieu appelé primitivement «Ekoarazog»(les traces ou empreintes des éléphants). Cet atelier y a été implanté pendant la période allemande. Le rapport de Von Puttkamer du 29 Janvier 1897 souligne qu’à Yaoundé, « au pied de la colline, se trouve sur le marigot, une briqueterie qui fournit de briques pour la construction, 10.000 briques peuvent être cuites une seule fois ». Cette briqueterie dont les derniers vestiges ont disparu aujourd’hui, a participé pour beaucoup à la construction des infrastructures de la capitale et était l’une des bases de l’activité économique de Yaoundé pendant la période allemande. Dès l’origine, ce quartier a été le lieu d’installation des autochtones, principalement les originaires du Nord appelés ici « Haoussa ». En 1960, ce quartier renferme plus d’immigrés(65%) que d’autochtones d’où le nom de « Quartier Haoussa » qu’on lui a attribué.

° BASTOS
Le quartier Bastos comme celui de la Briqueterie tire son nom de l’usine Bastos. Il s’agit de la manufacture de cigarettes qui s’installe au Nord-ouest de la ville en 1936. Cette entreprise recrutait essentiellement des jeunes ; lors de ses premières années, l’âge moyen des salariés était de 32 ans ; 10% de salariés avaient une formation secondaire en 1960, 7% une formation technique et plus de 40%, une simple instruction secondaire. En 1950, l’entreprise employait un personnel dont le nombre s’élevait à deux cent (200) L’usine Bastos dont les infrastructures d’installation existent encore est aujourd’hui occupée par la société de manufacture de cigarettes L&B.

° NLONGKAK
Ce toponyme vient de deux expressions : « Nlong » qui veut dire « ligne de... » ou « rang de... » et «kak » qui désigne le bœuf en langue Beti. Dons étymologiquement, « Nlongkak » signifie « ligne de bœufs ». Ce toponyme est né vers la fin de l’époque allemande, avec l’arrivée massive des originaires du Nord appelés « Haoussa », qui trouvent dans cette de Djoungolo, un lieu propice au pâturage de leurs bœufs venus de l’Adamaoua et qu’ils vendent dans cet endroit. « Nlongkak » était donc un marché où l’on pouvait se procurer la viande de bœuf. Malheureusement pour nous, au cours de nos investigations, nous n’avons pas pu connaître les prix de cette viande, de même que les modalités de commerce. C’est là que se sont étalées les limites de la tradition orale.

Les noms liés à l’installation des populations

Ce sont des toponymes qu’on a donné aux quartiers dits d’immigration. Nous nous pencherons principalement sur l’origine des noms Mokolo, Nkol Eton, Quartier Haoussa, Quartier Bamiléké, Quartier Bamoun.

° NKOL ETON
« Nkol Eton » ou « colline des Eton » en Ewondo est un toponyme né pendant la colonisation française. Le choix de ce nom se justifie par son caractère de quartier d’immigration. Sous-quartier de Nlongkak, Nkol Eton n’est inclus dans le périmètre urbain que depuis 1948, par un arrêté du haut commissaire de la république française au Cameroun, agrandissant le périmètre urbain de Yaoundé. Ce quartier tire son nom de l’envahissement de la colline de Nlongkak, par les Eton originaires de la Lékié ». La déclaration de Delpech est significative : « Ressentant le besoin de mieux se rassembler pour défendre des intérêts communs face à l’administration coloniale et ses intermédiaires, les immigrés de la Lékié obtinrent de se regrouper à Nlongkak où fut ensuite installé le représentant de la chefferie supérieure des Eton. C était en 1938 sous le gouverneur Boisson »

° MOKOLO
Le quartier nommé Mokolo aujourd’hui est situé dans une localité incluse dans l’ancien village appelé Messa. Le nom « Mokolo » est né d’une situation particulièrement intéressante dont nous ont évoquée les récits recueillis sur place.

Dans les années 1930-1932, les populations allogènes (les « Mintobo ») originaires de l’arrière pays, cohabitaient avec les Mvog Ada, peuple autochtone à l’endroit où se trouve l’hôtel de ville actuel. Ne se sentant plus en sécurité à cause de ces «envahisseurs » ,les Mvog Ada entreprennent une lutte pour chasser ces immigrés qui occupaient leur terrain. Pour mettre fin à ce conflit, l’administration française a décidé de déloger ces allogènes et de les recaser ailleurs. Parmi ces populations délogées on compte les Bassa ,les Babouté, les Bamiléké, les Maka, les Yambassa, les Eton...

Le lieu dit Mokolo, situé alors en pleine brousse de Messa, a été choisi pour abriter ces « délogés » qui, ne voulant pas se déplacer, ont estimé qu’on les envoyait très loin à Mokolo comme s’ils allaient à l’Extrême Nord à pied. Ce déplacement forcé était pour eux, un calvaire , une sorte de prison comme celle située au Nord-Camaroun, à Mokolo d’où ce nom qu’ils ont évoqué et qui était inconnu des autochtones. Ainsi donc, cette localité de Messa a pris le nom de Mokolo de l’Extrême Nord Cameroun par assimilation.

Ce récit qui nous a été relaté par Mr Henri Effa est d’une probabilité vérifiable. Il nous a été repris sans contradiction par Mr Anguissa Jean-Pierre avec une seule nuance. Pour Mr Anguissa, ce n’est pas le conflit entre les Mvog Ada et les allogènes qui a provoqué le déplacement forcé des populations, puisqu’il déclare que « les populations ont été déplacées par l’administration coloniale pour une nécessité due à l’aménagement urbain ». Cette nuance ne met pas en contradiction les deux témoignages, puisque tous deux font état du déplacement forcé des populations et de l’origine septentrionale du toponyme « Mokolo ».

Le quartier Mokolo devenu plus tard, quartier commercial a d’abord été le quartier d’immigration de la capitale et c’est d’ailleurs pour cette raison qu’on y retrouve aujourd’hui plus d’immigrés que d’autochtones.

Quant aux autres quartiers dits d’ « immigration », nous pouvons tout simplement dire qu’ils symbolisent le regroupement au sein d’une localité, des ressortissants d’une même région. L’administration coloniale avait favorisé de tels regroupements pour éviter des conflits pouvant nuire à l’action coloniale. Delpech fait cette remarque lorsqu’il déclare : « L’administration coloniale à incité les immigrations à se rassembler par régions et par ethnie pour éviter les conflits »

Ainsi nous avons le quartier Bamoun (flanc méridional de la Briqueterie), le quartier Haoussa (Briqueterie Ouest), le quartier Bamiléké (Madagascar) .

Les noms historiques

Sous le terme « historique », nous regroupons tous les noms donnés en souvenir des Evènements historiques biens connus qui auraient particulièrement éprouvé les populations locales pendant la période coloniale. Notre attention portera sur les quartiers Etoa-Meki, Obili, Madagascar et Dakar qui ont chacun une explication digne d’intérêt.

° ETOA-MEKI
Ce toponyme signifie étymologiquement « marre de sang » car « Etoa » désigne la « portion » ou la « mare » et « Meki » veut dire « sang » en langue Ewondo.

De toutes les versions qui expliquent l’origine de ce nom, il en ressort l’identification d’un lieu où il y a eu effusion de sang pendant la période coloniale allemande. Voici trois récits que nous avons recueillis sur le terrain et de source différentes :

« Etoa Meki rappelle la mort sanglante d’un Mvog Ada nommé Onambélé Nku. Il est trahi par son cousin Omgba Nsi auprès des colonisateurs allemands. Ce dernier indique la cachette où il s’était réfugié. Onambélé Nku était recherché pour subversion contre l’administration coloniale. Un jour, alors que la femme du recherché se rendait dans la cachette pour lui donner à manger, les soldats allemands lui emboîtèrent le pas, tombèrent sur le pauvre réfugié et le décapitèrent impitoyablement. Le sang qui coulait abondamment de son corps, s’étala par terre et resta plusieurs jours sans disparaître. Ceci constitua une mare de sang que la population curieuse venait contempler. A ce lieu, on donna le nom d’ « Etoa Meki »(mare de sang) qui devient l’appellation de tout un village devenu aujourd’hui quartier »

Le deuxième récit qui fait aussi allusion à une effusion de sang nous a été relaté de la manière suivante :

« Vers 1906-1907, les Mvog Ada ,expropriés de leurs terres sont expulsés de leurs territoire( la colline administrative actuelle jusqu’au dispensaire de Messa), sont obligés de s’installer dans l’actuelle localité qui porte leur nom, ainsi que dans celle qui porte le nom Etoa Meki. Les Mvog Ada indignés, se décidèrent de chasser les allemands par des moyens mystiques. Ils auraient enfoui une tête de chèvre qui devait anéantir les colonisateurs. Mal leur en a pris, car, ils furent trahis par l’un de leurs frères qui dévoila le secret aux allemands. Alors, la réaction allemande a été aveugle ; toutes les personnes impliquées dans cette « affaire noire » ont été pendues et égorgées publiquement dans un endroit où resta une mare de sang d’où, le nom « Etoa Meki »

La troisième version nous a été racontée en ces termes : « En 1907, les Mvog Ada étaient fâchés d’avoir perdu le prestige qui leur revenait, au profit d’un Mvog Atemengue(Charles Atangana). Les privilèges donnés à Charles Atangana devaient leur revenir dans la mesure où, c’est l’un des leurs nommé Essono Ela, qui avait offert le terrain aux allemands. Ils complotèrent pour empoisonner Charles Atangana. Mal leur en pris puisque le complot a été révélé et pour ce fait, six notables Mvog Ada furent égorgés publiquement. A cet endroit, il resta une mare de sang qui ne s’évaporait pas rapidement ».

Faute de trancher au terme de ce récit, nous remarquons néanmoins que les trois versions pourraient bien être vraies sans s’exclure mutuellement, un évènement chevauchant un autre. En effet, le fait historique qui en ressort est que le nom Etoa Meki, est lié à une effusion de sang qui a eu lieu pendant la période coloniale allemande, bien que la tradition orale soit moins claire et moins précise sur l’origine et la manière dont se déroulés les évènements sanguinaires.

° OBILI
L’explication du toponyme « Obili » est plus évident et ne fait l’ombre d’aucun doute dans la mesure où, tous les témoignages sont concordants. « Obili » vient de la déformation du terme français « Obligatoire ». C’est un nom né d’un évènement bien connu du temps colonial. Selon nos informateurs, c’est vers 1934 que les Mvog Atemengue, les Ndong et les Enveng ont été expropriés de leurs terres et déplacés « Obligatoirement » de leur village, basé sur la zone actuellement occupée par l’assemblée nationale et le camp militaire. Ceci pour satisfaire les intérêts coloniaux. Les populations précitées furent parquées au quartier actuel portant l’étiquette « Obili ». Pour s’y rendre, ils disaient qu’ils se déplacent « Obligatoirement » en Ewondo « Obili », d’où ce nom qu’ils ont gardé en souvenir .

° MADAGASCAR
Madagascar et Dakar sont des noms importés. Madagascar, aux dires de nos informateurs, fait allusion à l’île de Madagascar située dans l’Océan Indien. Certains pensent que ce nom est d’origine coloniale en ce sens que ses promoteurs sont des tirailleurs provenant de l’île de Madagascar qui accompagnaient les colons dans leur exploration. Les colonisateurs auraient exproprié le terrain aux autochtones au lieu dit Azegue pour la construction d’un camp de fonctionnaires qui a d’abord abrité les travailleurs malgaches. Ce camp par rapport aux cases traditionnelles situées à son voisinage était « très bien construit et modernisé. C’était un îlot de bonheur dans un monde de misère » d’où le nom de l’île de Madagascar donné à cette construction « moderne ».

Ce camp dit « lotissement des sources » dont la plupart des constructions étaient de type qualifié de « wagons de chemins de fer accolés » par Denis(J) a été la première réalisation de la S.I.C. en 1956. D’abord entaché d’erreurs psychologiques comme la constructions des cuisines communes, ce camp a été réaménagé avec des travaux d’infrastructures qui lui ont manqué au départ et ses appartements ont été vendus de nos jours aux particuliers.

° DAKAR
Dakar est né dan les mêmes circonstances que Madagascar et a ipso facto, presque la même explication. C’est un nom qui aurait été importé d’Afrique Occidentale aux dires de nos informateurs. En effet, il semble que les français auraient gardé un bon souvenir d’Afrique Occidentale et particulièrement du Sénégal, si bien que les tirailleurs en provenance de cette région et accompagnant les colons auraient été installés dans un camp bien construit et « luxueux », à un endroit de la localité de Mvolyé. Mr Anguissa affirme que les français, pour avoir gardé de bons souvenirs du Sénégal, désignaient tous les noires par le nom de « Sénégalais ». Ce camp de fonctionnaires construit vers 1954, aujourd’hui modifié et dont les logements ont été vendus aux particuliers, aurait reçu le nom de Dakar en souvenir de la Capitale du Sénégal, cité moderne d’Afrique Occidentale.

Notons que, pour l’origine « extérieure » des toponymes de Dakar et de Madagascar, si on peut faire foi aux sources orales en présumant certains faits, il serait néanmoins imprudent de les affirmer avec certitude. Car, le témoignage oral a été étalé une fois de plus ses limites en laissant certaines questions sans réponses : quel était le nombre tout au moins approximatif des tirailleurs de Dakar, de Madagascar ? quel était leur statut ? quel est l’activité qu’ils exerçaient au Cameroun ? que sont-ils devenus après la colonisation ? A toutes ces questions, la tradition orale a affirmé son ignorance.

Nous pouvons supposer que les colons français ont donné les noms de Dakar et Madagascar aux camps des fonctionnaires qu’ils avaient construits respectivement à Mvolyé et à Messa-Azegue parce que ces constructions « luxueuses » auraient des ressemblances à celles qu’ils avaient laissées à Dakar au Sénégal et à Madagascar dans l’Océan Indien. Les colons français ne seraient donc pas en compagnie des tirailleurs sénégalais et malgaches uniquement.

Voilà en clair la typologie et l’explication des noms des principaux quartiers de Yaoundé. Une explication qui s’est fondée sur des données immédiates que pourrait suggérer, symboliser et même identifier un nom de localité, parfois sur la signification intrinsèque des toponymes ; une explication qui s’appuie en somme sur l’histoire et l’étymologie des termes.

Ce travail est le fruit d’une collaboration avec Monsieur Dominique OBAMA, Professeur de Lycées et collèges d’enseignement secondaire général en service au CES de Yaoundé III. Pour plus de renseignements, vous pouvez le contacter à l’adresse suivante : OBAMA Dominique - PLEG- BP 6168 Yaoundé

Source : ONGOLA.COM

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- Interview de Jean Baptiste Obama

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Bientôt les galeries photos de Yaoundé... La magnifique !














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