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« Piratez les Richard Bona, Manu Dibango... et laissez les artistes locaux »
(30/12/2008)
Epoustouflant. Le public en redemande. « Merci. Bonne soirée ! », lance Richard Bona avant de quitter le podium de Yaoundé en fête (Ya-fe) ce 27 décembre 2008.
Par Edouard Tamba
Richard Bona se dévoile dans une interview sans détours
Richard Bona se dévoile dans une interview sans détours
« C’est comme s'il n’a même pas joué pendant 30 minutes », se plaint Parfait, un fan. Comme lui, plusieurs spectateurs veulent encore Bona sur scène. « Il n’a pas chanté New-Bell », observe un autre. L’artiste s’y attendait. « Avec le public camerounais, ça ne suffit jamais. Si tu joues une heure, il te demande de jouer 2h, si tu joues 2h, il t’en demande plus… Mais j’ai hâte d’être sur scène et de montrer ce que je sais faire », confiait-il déjà le 23 décembre 2008 à la presse. Et ce qu’il sait faire, le public en a eu pour ses oreilles, et ses yeux.

Sans être un spécialiste, on est séduit par la dextérité de Richard Bona avec sa guitare basse à cinq cordes. Blues, soul, salsa, mangambeu, makossa… L’artiste et sa guitare forment un couple harmonieux. Ses doigts caressent les cordes, tapent quelques fois dessus. Il en sort des sonorités parfois surprenantes venant d’une guitare basse. Les mouvements de son corps et ses mimiques faciales vont avec. Il semble aller chercher ses sonorités dans ses entrailles. Peu de dire que la foule est électrisée. Jaco Pastorious, Stevie Wonder, Pierre Didi Tchakounté, John Legend… Le tout à la sauce Richard Bona. Son doigté semble n’avoir d’égal que sa voix. « Je suis d’abord un conteur », dit-il. Le compteur né à Minta (Est) en 1967 sait reproduire toutes les gammes avec sa voix, et même les instruments. Bass, harmonica, guitare… Rien ne lui résiste.

« C’est un magicien ! » lance un spectateur conquis. La magie ? Bona promet d’en faire. Grâce à un dispositif actionné par des pédales au sol, il chante, enregistre au même moment, superpose sa voix sur différentes gammes, mime la basse. Il en ressort une chanson composée en live. L’auteur de « Scene from my life » sait aussi amener le public à chanter. Il joue même les devins. « Le Cameroun va remporter la coupe du monde 2010 », annonce-t-il. C’est le délire dans la foule. Un délire d’une heure et demi. Richard Bona vient de boucler sa saison 2008. Chez lui. Environs 160 concerts donnés à travers le monde. Rendez-vous le 15 janvier 2009 à Marseille. Ensuite le 20 janvier à la Maison Blanche pour l’investiture de Barack Obama. Les deux premiers mois de 2009 sont déjà bouclés pour le bassiste camerounais. Avant ce concert à Yaoundé, il s’est confié à votre journal. Sa musique, la piraterie, sa personnalité, son prochain album, ses déboires en France… Richard Bona parle de tout.

C’est assez rare de vous avoir en concert au Cameroun. Que ressentez-vous, et pourquoi avez-vous accepté l’invitation?

C’est génial. Je viens à un concert gratuit pour tout le monde. Je ne l’ai jamais fait au Cameroun. J’ai souvent rêvé de le faire, mais je ne suis pas un organisateur. Mtn Cameroon me permet de le faire, c’est génial. J’ai accepté l’invitation d’abord parce que c’est mon pays. On est fier, on est content de rentrer dans son pays. J’étais dans l’avion avant hier, il y avait plus de 20 joueurs. J’ai pensé qu’ils avaient un match à jouer au Cameroun. Et ils me disent « non C’est la trêve et on va au pays ». J’ai trouvé ça bien, et ça m’a donné beaucoup de fierté. J’aimerai revenir tous les ans. Il le faut.

Vous exprimez un attachement profond au Cameroun, mais paradoxalement, c’est un pays où on ne retrouve pas vos Cd's originaux dans les commerces...

Je ne vends pas de Cd, je joue de la musique. Il n’y a pas de distributeur au Cameroun. Il faut un bon distributeur et vous aurez les Cd's originaux. Mais en même temps, les Cd's qui ne sont pas originaux, il faut faire avec ce qu’on a. Moi je ne suis pas contre la piraterie. Quand on regarde bien, un petit garçon m’interpelle dans la rue « Hey boss », il me montre mon Cd, il en a 4 ou 5. Vraiment... ces Cd's nourrissent quelques enfants à la maison.

Vous le dites parce que vous êtes un artiste de dimension planétaire?

Je parle de moi. Pour les artistes locaux qui n’ont que ce marché, il faut qu’on trouve des solutions. On ne peut pas bannir la piraterie comme ça. Voilà ce que je propose. On pourrait dire à ces gens « Ne piratons pas les artistes locaux. Piratez les Richard Bona, Manu Dibango etc. et laissons les artistes locaux ». Il faut trouver des solutions comme ça. Ce n’est pas en les traquant dans la rue. On vit par rapport à comment on est. On est en train d’évoluer. Les gens nous demandent d’être démocrates d’un seul coup. On vient de chefferies traditionnelles, donc laissez nous le temps, que l’Afrique se développe à sa vitesse. En Europe, ça ne s’est passé comme ça. Aux Etats-Unis, il y a eu des milices, pendant des années, il n’y avait même pas de gouvernement.

Revenons à la musique. Les puristes du jazz pensent que vous n’en êtes pas un. Et que vous avez tendance à faire une musique plutôt commerciale. Qu’en est-il ?

Ce n’est pas du commercial. C’est la culture de chez moi. On est dans un truc où il ne faut pas trop en faire et oublier nos racines. Nos racines ne sont pas dans l’instrumental. C’est dans le conte. On est comme des griots. Mon grand-père était conteur, et il improvisait en contant. Donc j’essaye de mélanger mon background d’improvisateur avec ma racine. Si on ne conte plus nos histoires, c’est fini. Si nous les Africains on ne chante pas en africain, qui va le faire? Michael Jackson ne va pas chanter en nos langues.

Le Festival national des arts et de la culture (Fenac) vient de s’achever avec la participation de plusieurs artistes camerounais de la diaspora. Mais vous n’y étiez pas...

Je n’ai pas été invité. Si on m’invite, je viens, c’est mon pays; les détails, on verra après. J’ai vu Manu hier, il en était très content. Je n’ai pas été convié. Peut -être l’an prochain, si déjà ça se répète ; ou dans deux ans. Si je suis invité, je vous promets d’être le premier à l’aéroport et je paie mon billet d’avion.

Quels échos avez-vous eu de cet événement ?

J’ai eu quelques échos disant que l’organisation n’était pas complète. Mais comme je dis, quand un bébé grandit, il faut qu’il tombe de temps en temps pour que ses côtes se solidifient. Quand je viens par exemple pour Mtn Cameroon, n’allez pas croire que tout c’est très bien passé. Mais le plus important, c’est de venir et que ça se fasse. Les détails qui n’ont pas marché cette fois-ci, on va les retravailler la prochaine fois.

Il y a 13 ans de cela, les autorités françaises refusaient de renouveler votre titre de séjour au prétexte qu’il y a environ 1 600 bassistes locaux au chômage. Comment avez-vous géré ce rejet ?

Moi, je suis un seigneur. Je ne me souviens que des bons moments de ma vie. Lorsqu’on me refuse une carte de séjour, je vois ça comme une opportunité. It’s time to move on. C’est le moment de faire autre chose. Tout ce qu’il y a dans la vie arrive pour une bonne raison. Si j’étais resté en France, peut-être que j’aurais eu un accident or whatever. Je ne m’énerve plus jamais. I just take it cool. La vie des fois, on ne sait pas. You just never know. Tu vois des fois, les gens arrivent au feu rouge et s’énervent parce qu’ils sont pressés. Peut-être qu’à ce moment, le feu rouge vient de leur sauver la vie.

Vous préparez actuellement un album qui apparemment sera orienté vers le blues. Peut-on en savoir plus ?

Mes albums, c’est comme des projets. Je n’essaye pas de faire des disques à caractère commercial. Encore que, si je veux faire du commercial, attention... je peux faire du bon commercial (rires). J’essaye de faire une musique qui amène les gens à réfléchir. Qu’ils l’aiment ou pas, je veux que ça les fasse réfléchir. Avec la façon dont je superpose mes accords et mes mélodies, je veux que quand on écoute ma musique, on s’écrie « waouh! Je n’avais jamais entendu ça ».
Vous savez, le blues est issu d’Afrique. Mais, ce n’est pas une musique, c’est une gamme. Les gens ont tendance à penser que le blues, c’est ... (il mime des mélodies de blues américains) Non ! Le blues c’est une gamme pentatonique. Tu la retrouves au Mali, au Cameroun, en Inde... Ce sont les mêmes notes. C’est l’interprétation qui est un peu différente. Je vais montrer comment le blues est venu d’Afrique, la sophistication du blues. Dans le delta du Mississipi aux Etats-Unis, tu entends le blues. Quand tu vas à Memphis dans le Tennessee, il y a un autre blues là-bas. A New York, c’est un autre blues. Nous avons notre blues. Le bikutsi, le makossa, c’est notre blues. Donc j’essaye de mettre ça dans un album que je vais appeler « The twelves shades of blues », les douze ombres du blues. C’est ce que j’essaye de faire. La sortie est prévue pour le 24 octobre 2009. Je suis encore entrain de travailler dessus.

Contrairement à certains artistes, votre caractère semble trempé dans de l’acier. Vous êtes parti de chez Sony music pour avoir refusé de reprendre un classique de Sting en l’intitulant « I’m a African in New York ». Les majors ne vous dictent pas leur loi ?

Je suis parti d’un major pour un autre. Ce n’est pas ça le problème. Le truc, c’est que je ne veux en aucun cas que ma musique soit l’idée d’un commercial. Quand je signe mon contrat, c’est bien stipulé que l’artistique vient de l’artiste. C’est moi l’artiste. Le commercial, c’est celui qui va aller vendre les disques. Je joue ma musique, vous la vendez. Chacun reste un peu à sa place. Avec Sony on a fait deux albums, tout se passait bien. Vous savez comment sont les commerciaux... Ils me demandent de chanter en anglais. Je dis non. Je suis un compositeur. Je viens d’Afrique. J’ai envie de chanter mon histoire aussi. Je chante mon histoire. Je ne vais pas chanter l’histoire de Sting et autres. Ils ont déjà chanté leur histoire, je chante aussi la mienne. Comme je dis souvent, si je ne le fais pas, qui racontera l’histoire africaine? Je suis fier que l’Afrique ait produit quelqu’un comme moi. Quand je vois les gens comme Eto’o, Manu Dibango, Salif Keita, Youssou N’Dour... L’Afrique est contente d’avoir des talents pareils. Laissez nous aussi nous exprimer avec notre Kpwem, notre Mbongo Tjobi, notre Ndolè...

Toujours à propos de votre caractère, vous avez refusé d’accompagner Britney Spears en concert. Pourquoi?

Il y a longtemps ça. Quand j’étais encore chez Sony, quelqu’un m’a proposé d’aller en tournée avec Britney Spears. C’était un directeur artistique du département Columbia Records. C’est lui qui m’a fait la proposition et je lui ai dit non. Qu’est-ce que je vais aller jouer avec Britney Spears ? Franchement…

Il se raconte que vous aviez décliné l’offre en relevant que vous étiez déjà musicien alors que Britney portait encore des couches-culottes...

Non, non. Je respecte tous les artistes. Mais Britney, ce n’est pas mon truc quoi. J’ai tout simplement dit que je ne peux pas faire ça, ce n’est pas valorisant pour moi. Je n’aurais rien à jouer. Britney Spears, c’est deux notes toute la soirée. Je respecte ça, mais ce n’est pas du tout mon créneau. Aujourd’hui, je suis encore ami de ce directeur artistique. C’est lui qui m’a fait faire un duo avec John Legend dernièrement. Il m’a dit: « John veut que tu écrives un morceau ». Au départ, c’était pour la Coupe monde en Allemagne. Mais pour des raisons de maisons de disques encore, il n’a pas pu signer avant que la Coupe du monde ne se joue. Du coup on l’a fait. Ca s’appelle « Please don’t stop », un morceau que j’ai écrit. John Legend, yes! You know, il est venu, j’ai fait le morceau exprès pour lui. Maintenant, il y a d’autres artistes, il faut faire attention. C’est comme au foot. Il y a des joueurs, tu peux les mettre au milieu du terrain, ils sont tous bons, mais ça ne marche pas.

Richard Bona connaît toutes les scènes du monde, tous les publics... mais, a-t-il une préférence?

Le Cameroun. Le Cameroun, chez moi man. Quand je joue ici, c’est le meilleur public que ce soit. Les gens me donnent même des morceaux de poulet sur scène. (Eclat de rires). Où est-ce que tu vois ça?



Source: Le Messager


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