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Sengat-Kuo ou la logique de l’hydre à mille têtes
(22/01/2006)
François Sengat-Kuo, né le 04 août 1931 à Douala est davantage connu comme homme politique et diplomate. Retour sur son oeuvre poétique...
Par Wilfried Mwenye (1)

François Sengat-Kuo, né le 04 août 1931 à Douala est davantage connu comme homme politique et diplomate. Son Action dans la vie politique est énorme. Eminence grise de feue l’Union Nationale Camerounaise (UNC), Sengat-Kuo apparaît comme le faiseur de partis, ou mieux le rédacteur des textes fondamentaux des principaux partis politiques de notre pays. Opposant redoutable, il a toujours attiré par la politique et la culture dont son oeuvre poétique porte les marques. Militant furibond de l’Association des Etudiants d’Afrique noire en France( FEANF), c’est ainsi que le présente A. Fall dans le numéro 301 du 1er août 1983 du Magasine Afrique-Asie (P.26). Ce trait de caractère marque une bonne partie de sa poésie. Rédacteur à la revue Présence africaine, il y publie de nombreux articles. Les années cinquante marquées par les luttes révolutionnaires, lui imposent le pseudonyme de Francisco Nditsouna. Pseudonymes sous lequel parurent ses premiers écrits.

Se faufiler dans l’oeuvre poétique de Sengat-Kuo, c’est suivre l’itinéraire du Nègre asservi par la colonisation et qui, prenant conscience de sa servitude, aspire à se libérer par le truchement de la lutte. Fleurs de latérite dont le titre évocateur plonge le lecteur dans la zone intertropicale, apparaît d’abord comme un bouquet d’humeurs fait de rêves, de frustrations et de nostalgie. Mais le titre fait également songer à la poussière qui tapisse les chemins de nos contrées et qui, au moindre souffle, brouille la vue et fait suffoquer, les usagers pris au piège et sans protection, restent figés par la malheureuse circonstance. De son exil français, froid et grisailleux, l’auteur, par la magie du souvenir, nous délivre : « (…) toutes / en gerbes assemblées/ fleurs de mépris/ fleurs de haine/ fleurs de révolte/ fleurs d’Afrique/ fleurs jaillies des latérites/ Pour haut dans le vent/ porter vos pollens/libérateurs. » (2) Planche de treize poèmes où éclatent la colère et les frustrations du poète. Sentiments abondamment nourris par les idées et la mouvance des thèses en cours la Négritude triomphante, a droit de cité. Aussi l’univers du papier et de la plume est-il pour le jeune poète un exutoire où il crie son ras-le-bol et sa rancœur. Cependant, une telle démarche, pleine de fougue, pleine de hargne, laisse-t-elle suffisamment de lucidité et de recul au poète ? Ne conduit-elle pas à une sorte de dédouanement simpliste de la victime ? L’amnésie culturelle aidant ne débouche-t-on pas à une clamation naïve et servile de la négrité où la couleur, la race apparaissent désormais comme des valeurs refuges ? Voilà des questions qui habitent le lecteur d’aujourd’hui qui s’attardent sur les poèmes Ils sont venus et Ils m’ont dit. Comment pouvait-on bâtir un brillant avenir « ce soir là (où) comme toujours l’on dansait/ l’on riait » (3). La colonisation s’accompagne d’une dépréciation de l’échelle des valeurs et de l’Etre. Dorénavant au contact de nouveaux usages et règles, à la veille de la reconquête de soi, le colonisé s’interroge sur la démarche à suivre. Lui qui désormais est un être à la culture hybride. Il lui est difficile de concilier cet Etre dédoublé. Son esprit, tel un funambule, oscille par un mouvement de va-et-vient entre le nouvel qu’il aspire à devenir et l’ancien qu’il était et qu’il souhaite redécouvrir :

« Si je dois revenir Afrique (…)
Si je dois revenir boire à ta coupe (…)
Je voudrais de mon douloureux moi hybride
Extirper l’écharde de l’orgueilleuse Europe
Et clarifier Afrique
Clarifier la mémoire de mon sang »
(4)

Puis le choix semble clair, la prise de conscience à travers ces vers :

On a blanchi ma cervelle
Mais mon âme est restée noire indomptée (…)
Eia pour la joie de vivre
Je ne renierai point ma négritude (5)


Mais paradoxalement, la fierté apparaît sous les traits les plus humiliants et l’on se demande pour quelle fin le poète les revendique !

Du tréfonds de ma chair
Re-suscite mes douleurs abyssales
Jusqu’au cœur de l’Europe
De l’Europe barbare (…)
Fièrement je revendique
Pour ma large, large face d’ébène
Vos crachats
Pour mon dos dès l’aube courbé
Vos cravaches »


La haine longtemps macérée dans les larmes, explose et amène le jeune poète à se faire « fronde » pour l’engagement. Mais il souhaite avant se défaire de l’empire dévirilisant de la femme « Femme maintenant/ de mon cou retire tes longs bras de liane », car « le guerrier de jadis ne saurait rester à genoux » (6). Cette aspiration à la lutte vient buter sur de douloureux souvenirs qui remontent à l’enfance. C’est donc à une sorte d’exorcisation que le poète se livre dans la planche Heures rouges. Repartie en trois séquences (Une voix d’homme, Flaque de sang, Silence peuplé de voix) monologue revient abondamment sur les émeutes de septembre 1945 à Douala. Episode sanglant, marqué par un affrontement inégal qui opposait d’une part les indigènes abusés et misérables, qui ne réclamaient par le biais de la manifestation que de meilleures conditions de travail et une augmentation de leur solde ; et d’autre part, les colons imbus de leurs privilèges, emportés par la haine, l’égoïsme et le mépris. Sans hésitation, ces derniers recoururent à la grande artillerie pour venir à bout des manifestants armés de cailloux et de bâtons.

Heures rouges prend alors une connotation multiple si l’on se réfère à la symbolique chromatique qui, dans le texte, peut renvoyer à la colère, à la tension et au sang. Heures rouges peut aussi se saisir comme le temps de la révolution. Le contexte historique de cette époque nous autorise ce rapprochement : c’est l’ère des grandes luttes d’émancipation. Le monde sort à peine de la deuxième guerre mondiale. Les colonisés ayant participé à la grande guerre aux côtés de leurs « maîtres » soudains vulnérables, n’entendent plus se laisser marcher dessus. Aussi les événements de septembre 1945 sont-ils un des nombreux signes de la lutte révolutionnaire qui atteindra son point culminant en 1955 au Cameroun.

A la lutte armée, devait suivre la bataille culturelle. Collier de cauris traduit mieux cette volonté de retourner aux sources. Troisième recueil de Sengat-Kuo, Collier de cauris est un épanchement lyrique d’un haut symbolisme où la poésie imbibée de la mystique africaine laisse transparaître la maturation et l’aspiration à l’universalité. Reconduisant les thèmes jadis répugnés par les colons et les nègres évolués, Sengat-Kuo se les réapproprie pour chanter son affranchissement, pour en faire le socle de sa nouvelle condition :

Oh pencher sa tête crépue sur l’immensité de la mer
Offrir son corps noir au baptême de l’écume blanche
Traverser les livres comme un désert de pierres muettes
Emmurées dans l’éternelle surdité du silence (…)
Et le roulement du tam-tam qui n’en finit pas
Les mots sont des totems sous toutes les latitudes
Qui murmurent des secrets aux oreilles initiées (…)
Les sources chuchotent des chants cabalistiques
(7)

Dans les précédents recueils, le sang apparaît comme le siège de la trahison, de l’aliénation (la mémoire du sang), parfois comme un gâchis de vie (flaque de sang). Il revêt ici un sens plus noble : c’est le réceptacle du vitalisme humain, le véhicule par excellence d’un legs, une feuille de route déployée aux confins des rêves et du futur. Le sang devient le lieu de mémoire que réactive le lien filial du totem :

A moi mes totems tous les totems de mon enfance
Vous donc qui dormez au coin de ma mémoire
Dans les globules de mon sang et les pigments de ma peau
Qui êtes de moi et de mes morts le pacte sacré (8)
Collier de cauris, c’est aussi la confession mêlée à la jubilation.


Contrition du moi aliéné :

Masque ô masque tutélaire de mon village
Je te salue comme le coq salue l’aurore
Et je confesse ma trahison d’enfant prodigue
(9)

Et joie du moi retrouvé :

Mon éclat de rire tonnerre au milieu de leur fête
Je te découvre nombril sacré de mon être
Et ta beauté foudroie mon cœur de sa vérité d’homme
(10)

Dans le recueil, la force suggestive est telle que Collier de cauris dans une acception bantoue, célèbre l’union individualisée dans un ensemble harmonieux qui vient conférer richesse et plénitude à qui saura s’imprégner du contenu du recueil dans sa totalité.

Le poème 1er janvier 1960, quant à lui, s’érige comme un repère. C’est le signe de l’indépendance politique du Cameroun sous administration française et, partant, le début d’une série d’indépendances en Afrique et singulièrement en Afrique francophone. L’ancien temps est perçu dans l’esprit du poète comme une « ombre qui s’effiloche/ éclate en de multiples lambeaux » C’est avec enthousiasme qu’il accueille la nouvelle période qui vient repousser les « morsures d’un hiver venu d’autres cieux » (11). Une certaine ambiguïté vient cependant teinter cet élan jubilatoire quand dans la ferveur euphorique il s’inquiète : « Et mi surgi là pour mordre aux fruits d’un arbre dont j’ignore la profondeur des racines » (12) . En partant du principe que l’indépendance du Cameroun est l’aboutissement du combat amorcé par l’UPC (Union des Populations du Cameroun), cette préoccupation de Sengat-Kuo, n’est ni fortuite, ni opportune. Durant son séjour parisien, nous révèle Mongo Beti, François Sengat-Kuo n’a pas fait partie de l’UPC (13) malgré la sympathie avérée qu’il avait pour ce parti. Son Opposition au régime Ahidjo ne faisait pas mystère. Mais comment comprendre qu’un opposant de son envergure soit par la suite devenu la pierre d’achoppement de ce régime, l’idéologue de l’UNC ? La compréhension d’un tel revirement passe sans doute par la lecture du phénomène de la colonisation. Ce système e son corollaire de frustration, d’aliénation et d’humiliation ayant formé les structures mentales, a développé chez le colonisé mieux que chez quiconque, l’instinct de conservation. Est-ce par hasard que le poème « ils m’ont dit » chute par ces mots: Pourtant je suis une hydre à mille têtes après que le poète se soit livré au dévoilement des sévices par lui subis. Cette hydre à mille têtes serait peut-être l’hydre de Cerne dotée de sept têtes repoussant au fur et à mesure qu’on les tranchait.
L’oeuvre poétique de Sengat-Kuo, considéré par R. Philombe « le premier théoricien de la poésie néo-camerounaise » (14), est une série de clichés du Blanc vis à vis du Noirs, du Nord vis-à-vis du Blanc d’une part, et du Noir vis à vis de lui-même d’autre part, avec ses combats intérieurs et externes. Sa démarche libératrice au travers de l’auto-analyse qui se perçoit d’abord de manière brouillée au travers des deux premiers recueils, puis très nettement dans Colliers de cauris. C’est le canal par lequel le poète jadis colonisé choisit de se reconnecter pacifiquement avec son passé. Un passé qu’il assume désormais, qui est une exhortation à l’endroit de ses semblables :

Venez boire à la coupe de mes voix uniques
Où pétille le lait des légendes anciennes
Les sortilèges qui font les peuples libres.
(15)


1. Poète, membre de la Ronde des Poètes, étudie l’histoire à Yaoundé I
2. F. Sengat-Kuo, ‘Liminaire’ in Fleurs de latérite, CLE, Yaoundé, 1971, P.16
3. Ils sont venus, in Fleurs de latérite, P. 11
4. La mémoire du sang, Fleurs de latérite, P. 14
5. Fidélité, Id, p16
6. Je veux être une fronde, id, P. 21
7. Les mots sont des totems, in Colliers de cauris, Présence africaine, Paris, 1970
8. Les mots sont des totems, idem
9. Au masque, id
10. Au masque, id
11. 1er janvier 1960, id
12. Les mots sont des totems, id
13. Nécrologie, Mongo Beti for ever, in La Nouvelle Expression, édition spéciale du 09 octobre 2001, p.8
14. In R. Philombe, Le Livre camerounais et ses auteurs, Yaoundé, Semences africaines, 1984, p. 187
15. 1er janvier 1960, in Collier de cauris.




Source : Africultures


















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