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Chronique : Main basse sur le Cameroun, de Mongo Beti
(12/12/2005)
Véritable pamphlet contre le régime Ahidjo et "bible" de la décolonisation manquée Camerounaise, Main Basse sur le Cameroun écrit en 1972 a été interdit en librairie dès sa parution.
Par Yann MB.
Alexandre Biyidi Awala
Alexandre Biyidi Awala
Auteur à succès de romans satiriques (Ville Cruelle et Le Pauvre Christ de Bomba) dénonçant les aspects dénigrants du néocolonialisme pour les africains, l'écrivain Mongo Béti, Alexandre Biyidi Awala de son vrai nom, fera publier en 1972 Main Basse sur le Cameroun, Autopsie d'une décolonisation. Ce pamphlet sera un véritable "réquisitoire contre le régime d'Ahmadou Ahidjo et le néocolonialisme français." Mongo Béti y livrera sans détours sa pensée sur un "dictateur" dont le régime a sans cesse été justifié par l'administration française, dans un jeu d'ascenseur entre le "petit peuhl illettré" et ceux qui l'auraient précipité au pouvoir.

Dès sa sortie en librairie, son livre sera aussitôt interdit, puis saisi chez son éditeur. Bien qu'étant fonctionnaire en France, Mongo Béti sera intimidé à maintes reprises, principalement au sujet de sa nationalité prétendument Camerounaise puisqu'il n'avait pas de pièce d'identité française officielle(raison nécessaire à "l'Administration" pour faire interdire son livre). Pourtant, comme il soulignera lui même, "le premier paragraphe de la fonction publique française stipule formellement que nul ne peut être fonctionnaire français s'il n'est de nationalité française".

L'auteur engagera alors, sans se décourager, une série de démarches judiciaires, qui le verra au bout de 4 ans, sortir vainqueur de ce bras de fer contre tous les lobbies proches du pouvoir en place au Cameroun. C'est donc en 1977 que François Mapero, l'éditeur de Mongo Béti, publiera une nouvelle version préfacée par l'auteur.

Bonaberi.com revient sur cette partie de l'histoire, abordée dans Main basse sur le Cameroun, et si souvent passée sous silence.

Nous aurons un avant-goût de ce qui nous attend dans le livre avec en introduction une note de l’éditeur; note qui commence d'ailleurs de la façon la plus explicite possible : « l’Afrique francophone n’a jamais été véritablement décolonisée. ». L’éditeur y dressera un portrait général de l’Afrique au lendemain des indépendances. Il y dénoncera haut et fort l’impérialisme français toujours en place dans les « ex-colonies » (?), et la violence dans laquelle est stoppée toute velléité d’autonomie: l’intervention des paras au Gabon en 1964 pour rétablir le régime de Léon M’ba et celle des régiments d’infanterie de marine au Tchad, pour ne citer que celles-là. L'éditeur rappellera également que le combat contre l’oppression, commence surtout par l’information. Ce qu’essaiera de nous fournir Mongo Béti avec le plus d’application et d’objectivité possibles.



Les médias français


Dès le début, Mongo Béti fustigera la partialité évidente des médias français dans la couverture des évènements de l’époque. Si prompts à s’enflammer quand les exactions sont commises sur des pays non colonisés par la France, ceux-ci sont soudain frappés de mutisme lorsqu’il s’agit du « continent noir », qu’ils justifient d’une étonnante pichenette : « l’Afrique suscite peu d’intérêt auprès du public français ». Comme si le public français avait réclamé la « floraison d’études » à propos de Ceylan, de Saint Domingue ou du Guatemala, dont la conscience sélectivement humaniste avait emmené les médias à « imposer » ces évènements au public. Ces mêmes médias, qui trouvent bon de couvrir toutes les injustices subies par des populations n’appartenant bien évidemment pas au pré carré de la France, emmenaient le public à prendre conscience du combat pour l’émancipation, la liberté et la dignité qui se déroulait partout dans le monde. Pourtant, on serait tenté de penser que la violence des évènements qui se passent à Yaoundé, peuvent, ou même doivent soulever autant de compassion que le soulèvement de la jeunesse ceylanaise.

L’auteur conclura à ce sujet qu’ « oublier les récents procès du Cameroun, après avoir constamment oublié depuis dix ans, la guerre civile camerounaise, c’est trahir que le problème gêne… » Qui ? Pourquoi ? Questions légitimes qu’on pourrait se poser que Mongo Beti se posera et auxquelles il répondra sans détours par la suite.

Afin de répondre à la problématique soulevée plus tôt, à savoir celle de la partialité des français, Mongo Béti nous dressera une chronologie des faits ayant marqué le Cameroun de 1940 à l’indépendance, en prenant bien sûr le soin de réaliser des portraits assez détaillés des acteurs opérant à l’époque, aussi bien des autochtones, que des administrateurs français. L’on apprendra par exemple comment a été créé le 10 avril 1948 l’Union des Populations du Cameroun(UPC) premier vrai parti politique, ses revendications légitimes et les différents subterfuges inventés pour l’écarter de la scène politique. Ainsi en Mai 57, sans véritable concurrence, l’UPC ayant choisi de boycotter les élections, André-Marie Mbida sera « investi comme chef du premier gouvernement camerounais autonome. ». Chef du gouvernement, il ne le sera qu’un temps ; le temps en réalité que finissent de s’affronter les courants idéologiques et les lobbies français. Fâché avec Jean Ramadier, haut commissaire de la France au Cameroun, il subira un véritable coup d’état politique, qui le verra abandonner son siège en Février 58, après quoi, son successeur, Ahmadou Ahidjo le fera croupir en prison.


Le contexte historique

Ahmadou Ahidjo, ancien président Camerounais
Ahmadou Ahidjo, ancien président Camerounais
Dans cette partie du livre, nous aurons droit au portrait de trois hommes, qui pour diverses raisons selon l’auteur, auront marqué de leur empreinte, et ce pour toujours, l’histoire du Cameroun. A mettre au panthéon de la médiocrité, Ahmadou Ahidjo subira une véritable diatribe de la part de Mongo Béti et sera dépeint comme l’un des pions ayant perpétué le simulacre d’une pseudo décolonisation. L'auteur décortiquera l’ascension de cet homme, qui selon lui ne sera dû qu’à son « illettrisme » et qui aura pour conséquence majeure sa totale subordination.

Soulignons que du temps où le premier président de la république du Cameroun poursuivait ses études, « il n’existait pas d’établissement d’enseignement secondaire, ni à plus forte raison, d’enseignement supérieur… » et aussi « …l’administration coloniale n’autorisait pas les voyages des Camerounais à l’étranger, surtout en Europe. ». Ce qui conduira Ahmadou Ahidjo, à obtenir comme seul diplôme, un équivalent du Certificat d’Etudes Primaires et Elémentaires (C.E.P.E).


Ahmadou Ahidjo débutera sa carrière juste après l’école primaire comme commis des P.T.T. André Marie Mbida le nommera ensuite vice-premier ministre. Mongo Béti n’y voit aucun mérite, mais plutôt une volonté et une stratégie de Mbida, de représenter le Nord dans son gouvernement, avec l’un de ses rares « lettrés ». Brouillé avec son détracteur d’hier, Louis Paul Aujoulat, ministre de la santé à Paris et tout puissant au Cameroun, André Marie Mbida remportera donc au grand dam de celui-ci les élections. C’est à ce moment que « l’accord se réalisera vite sur la personne d’Ahidjo entre l’administration coloniale, le puissant lobby colonial et le gaullisme… » pour contrer cet homme visiblement devenu gênant car un peu trop entreprenant. C’est donc ce trio qu’accusera Mongo Béti d’avoir coopté « le petit peuhl » au pouvoir. Et, c’est à partir de cette période qu’aura pu s’exercer à sa « vitesse de croisière » une répression hors norme contre l’opposition (exclusivement l’UPC) avec des méthodes déjà éprouvées, notamment en Indochine. Pour illustrer l’horreur qu’il décrit, l’auteur n’hésitera d’ailleurs pas à citer Georges Chaffard, un écrivain de droite qui nous apprendra par exemple (ce qui n’a jamais été consigné dans un manuel d’histoire) que des villages de l’Ouest du Cameroun ont été bombardés au napalm. La guerre du gouvernement franco-camerounais n’aura d'ailleurs pour seule intention que d’en finir avec l’UPC, d’où l’assassinat de Félix Moumié en 1960 (date de l’indépendance), qui dirigeait l’UPC de son exil, depuis la mort de Ruben Um Nyobé en 1958.

C’est donc dans ce climat quelque peu austère, qu’Ernest Ouandié arrivera à la direction de l’UPC, ses troupes et lui devenant par la même occasion la cible privilégiée d'une guerre armée, mais également d'une guerre médiatique d'où le régime ne pouvait que sortir vainqueur. Mongo Béti déplorera plus tard l’absence de clairvoyance, de lucidité de ce dirigeant, malgré les conditions difficiles dans lesquelles il devait « certainement » travailler. Bon nombre d’évènements marquèrent l’année 69, évènements susceptibles de déstabiliser le régime : attentat manqué contre le président, retraite du général de Gaulle, l’affaire tchadienne…

La parfaite illustration du mépris, à l’égard peuple camerounais, du colon d’hier, et de la volonté de la France de tenir le Cameroun sous son joug, tiendra dans la seule description de Monseigneur Albert Ndongmo, ce personnage que nous fera découvrir Mongo Béti. Le traitement que lui fera subir le régime mettra en exergue un système qu’on croyait désuet après l’échec en Indochine. Après l’indépendance, l’on apprendra que les quelques lettrés du pays ont constitué ce que l’auteur dénomme « bureaucratie africaine ».

Appelés à faire partie de l’équipe gouvernementale d’Ahidjo, privés d’autonomie et de pouvoir décisionnel, cette classe aurait su se contenter de maigres salaires mais qui restaient « une fortune au milieu des miséreux… ». Damnés de l’époque coloniale, ils se satisferont sans peine de l’admiration qu’ils suscitent auprès de la classe ouvrière pour mieux l’avilir au service du colon.

Mongo Béti attribuera comme seul crime à Monseigneur Ndongmo, la non acceptation de sa condition de subalterne. L’entreprenariat étant généralement proscrit aux autochtones, le pouvoir en place vit d’un mauvais œil la prospérité que laissait entrevoir les premiers résultats de la Mungo-Plastique (créée en 1970), « société fondée par Monseigneur Ndongmo pour la fabrication d’objets en matière plastique… ». Ses collaborateurs seront expulsés sans préavis, les crédits de son entreprise coupés (par les établissements financiers français), eux aussi sans préavis. Sans doute vouée à un franc succès, cette entreprise aura été véritablement sabotée sans raison aucune.

L’auteur entreprendra ensuite d’expliquer l’une des raisons qui aurait poussé le gouvernement en place à lui vouer cette effroyable guerre : « En tant que Bamiléké, on peut dire qu’il est nourri du combat séculaire de son peuple contre l’oppression économique de la colonisation, puis, à partir de 1960, du régime d’Ahmadou Ahidjo, que l’abbé Ndongmo a pourtant d’abord servi dans la bonne volonté et l’euphorie des premières années de l’indépendance, mais dont l’a bientôt éloigné son horreur de la soumission mécanique, du mensonge et de la déloyauté… » et plus loin encore « Albert Ndongmo n’a pas résisté à la tentation de sortir de cette légalité non écrite, réseau serré de tabous et d’interdits dans lequel se trouve engluée la vie du camerounais ordinaire, et sous l’emprise duquel Albert Ndongmo se sent tant frustré dans ses aspirations d’homme, de Bamiléké et de guide d’une communauté ».

Monseigneur Ndongmo sera arrêté fin Août 1970 et Ernest Ouandié, 10 jours plus tôt. Ce sera l’occasion d’assister selon l’auteur, à la dernière tirade de l’acteur Ahidjo, pour en finir définitivement avec le seul véritable acteur de l’indépendance du Cameroun, en l'occurrence l'UPC.


Les procès

Albert Ndongmo avec le pape, quelques années plus tard...
Albert Ndongmo avec le pape, quelques années plus tard...
Le procès de ces deux hommes occupera donc la dernière partie du livre de Mongo Béti, qu’il décrit avec beaucoup d’implication, de détermination. On lui sent la volonté de faire lumière sur ce procès, non couvert par la presse camerounaise (dans les faits par la presse française), les médias français ne distillant les informations qu’au compte-goutte.

Jugé pour complicité de tentative de coup de d’état, Monseigneur Ndongmo, apprend-on de l’auteur, sera l’objet d’une véritable machination pour le mettre hors d’état de nuire. On lui reprocherait une trop grande proximité avec les maquisards et également avec le dirigeant de l’UPC de l’époque, Ernest Ouandié. Proximité évidente et d’ailleurs nécessaire puisque : « …ce sont les autorités camerounaises elles-mêmes qui lui ont demandé de nouer des contacts avec le chef révolutionnaire, son diocèse se trouvant au cœur de la zone la plus troublée, et le chef de la révolution camerounaise étant un Bamiléké, comme lui-même. ». Autrement dit, l’Etat l’avait choisi comme médiateur avec la rébellion, pour le confondre et ainsi le piéger. Le prélat aurait d’ailleurs présenté le document attestant de ces faits pendant un séjour en France en 1967, qu’il ne pût retrouver au moment du procès. Peu à peu néanmoins, dans sa mission de rassemblement, le prélat aurait été séduit par les revendications plus que légitimes d’Ernest Ouandié, mais sans pour autant rejoindre « l’action révolutionnaire » des "upécistes" précisera Mongo Béti.

Les médias français, comme de coutume pour des évènements touchant au pré carré de la France, resteront muets ou peu diserts. Mongo Béti déplorera l’absence de lumière sur « le refus du ministre français des affaires étrangères d’imposer le respect de la convention judiciaire franco-camerounaise en exigeant de l’ambassadeur du Cameroun à Paris qu’il délivre un visa d’entrée dans le pays à M. de Felice, l’avocat constitué par la famille Ouandié… ». Chose très étrange d’ailleurs constatera Mongo Béti avec ironie, car « la grande presse française , qui, quelques semaines plus tard, allait vilipender Sékou Touré pour n’avoir pas permis aux journalistes étrangers de venir observer les grands évènements dont son pays était le théâtre, ne dépêcha à Yaoundé aucun envoyé spécial. ». On apprendra aussi par exemple par la presse, que lors de la perquisition de la Mungo-Plastique, société tenue par Albert Ndongmo, des armes auraient été retrouvées ; informations immédiatement démenties. Mongo soulignera que dans cet esprit de propagande, seule une voix s’éleva pour dresser un portrait historique de l’affaire : il s’agit d’Abel Eyinga, de son exil à Alger, qui écrivit à l’époque pour «contrebalancer dans l’esprit des camerounais les ravages exercés par les articles paraissant dans le même journal ». Sa réponse à Pierre Biarnès, fût d’ailleurs publiée dans Le Monde avec une extrême « parcimonie ». Abel Eyinga aurait écrit à la communauté internationale, pour défendre la cause d’Ernest Ouandié et celle d’Albert Ndongmo, dont le sort était selon lui scellé bien avant le début du procès, en soulignant entre autre avoir été condamné à cinq ans d’emprisonnement par le tribunal militaire de Yaoundé pour avoir seulement « parler de se présenter aux élections de 1970. ».

Cette lettre, malgré tous les efforts consentis à cet effet, n’a jamais été publiée dans aucun média français. Le dénouement de la mascarade se situera selon Mongo Béti à l’arrivée au Cameroun des observateurs internationaux, avec d’ailleurs deux jours de retard. M. Pettiti, l’un des trois observateurs internationaux, repartira du Cameroun trois jours avant la fin du deuxième procès (il y avait deux procès : un procès pour rébellion et un autre pour complot) sans raison apparente, et selon Mongo Béti, pour en réalité « chloroformer l’opinion publique sur des déclarations péremptoires sur la régularité des procès… ». La suite très prévisible sera donc la condamnation à mort d’Ernest Ouandié le 15 Janvier 1971 et la condamnation à vie du prélat.


« Main Basse sur le Cameroun » est un ouvrage à lire inévitablement par tous ceux qui s'intéressent à l'Afrique, car, il y est relaté l’histoire, on voudrait dire classique, d'un pays sous domination française dans sa phase de décolonisation et les temps forts qui ont suivi. Nonobstant très souvent les toiles du néocolonialisme, les afro pessimistes pourraient certainement en tirer beaucoup de choses, de nombreux enseignements.

Livre rédigé en 1972, force nous est donnée de constater qu’il est aujourd’hui d’une étonnante actualité, lorsqu’on pose parfois un regard interrogatif, dédaigneux, méprisant sur l’état de l’Afrique sans chercher à comprendre comment le déclin de notre continent s'est formenté. Cet essai demeura certainement un support indispensable dans une éventuelle optique de rédaction de l’histoire, non tronquée, du Cameroun.




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