Shanda Tonme
La gestion efficace des Etats modernes repose dorénavant
sur la capacité des dirigeants à déceler, à comprendre, et à prendre en charge
les revendications des citoyens. Toutefois, le préalable de toute démarche
fructueuse dans ce positionnement volontariste, est la coloration de la
légitimité dont jouissent les dirigeants, en somme le degré de transparence et
de démocratie qui valide le processus de leur accession au pouvoir. Dans cette
optique, l’on peut constater que les systèmes démocratiques qui ont dépassé
l’étape du doute dans la construction sociale et politique, n’affrontent plus
les revendications comme des exigences égoïstes menaçant les fondements de
l’Etat et de la République, pendant que les systèmes totalitaires sont
directement confrontés dans ces situations, à une menace réelle sur leur
existence.
Parce que l’Etat ne peut trouver un point d’ancrage solide que dans la
confirmation de la solidité des valeurs républicaines universelles, la
légitimité populaire doit pouvoir correspondre à un contrat social fait de
consensus de toutes les composantes identitaires. Le défaut de consensus
l’expose à l’explosion et son refus systématique d’objectivité institutionnelle
induit l’impossibilité de vivre ensemble dans un même espace territorial
indivisible.
L’inéluctabilité du fédéralisme
Les recherches menées sur les expériences de construction sociale et politique,
conduisent de façon on ne peut plus claire et engagée, à la validation sans
réserve du choix porté sur le système fédéral comme le seul permettant une
expression effective des identités réfractaires et la répulsion des menaces des
fractures. En se reportant aux régimes centralisés légués par la colonisation à
quelques républiques sauvages des tropiques, l’on s’aperçoit sans détour que les
fondements théoriques de la République et les grands principes de l’Etat, n’ont
jamais été consolidés. Les potentats ont joué pendant des décennies les citoyens
les uns contre les autres, en recourant aux diversités identitaires et
régionalistes pour raffermir et garantir leurs pouvoirs par vocation
impopulaires.
En somme, des devoirs de l’Etat régalien, il n’en est résulté qu’abandon des
responsabilités collectives, distribution des prébendes, mise en place des
passe-droits, prévarications, concussion, sectarisme, marginalisation et
discrimination. Le citoyen ou le groupe de citoyen n’est plus acteur social, de
même que la politique cesse d’être un art de gestion impersonnelle et solennelle
de la collectivité. Et parce que le régime dans ce cas, n’est plus que
l’institution qui administre la caverne d’une dictature obscurantiste en marge
de toute modernité et de toute transparence, les pressions les plus sombres, les
plus diffuses et les plus confuses, alimentent des ambitions qui ne peuvent que
conduire à la ruine. Le régime ainsi dépeint, observé dans la plupart des
démocraties dites tropicales ou encore des totalitarismes de singe, aboutit
aujourd’hui, à dérailler complètement l’intelligence, et à installer
définitivement certains peuples, dans une insécurité institutionnelle qui les
rapproche plus des espèces polycentriques, anarchiques et ingouvernables que
révèlent les études sur certains types de bêtes.
L’exemple de la perdition camerounaise
Dans l’actualité la plus présente des temps présents en Afrique, il y a sans
doute comme préoccupation née de cette démonstration de perdition et de barbarie
institutionnelle, le cas de la République du Cameroun. En effet ce pays de
475.000 Km2 et d’une vingtaine de millions d’habitants, fait face à une scène de
colère des populations de sa région septentrionale. A l’issue d’un concours
d’entrer dans une école de formation des enseignants nouvellement crée, des élus
et des partis politiques de la région exigent un fort quota d’amis, compte non
tenu des compétences et des mérites des candidats. Il convient de souligner pour
plus de lisibilité, que cette région a produit le premier président du pays qui
après 22 ans de règne, avait volontairement remis le pouvoir à son actuel
détenteur, avant de mourir ensuite en exil, humilié, et condamné à mort. Sa
dépouille mortuaire reste à l’étranger de même que son épouse et une partie de
sa famille.
Mais ce qui est réellement en cause, c’est la réalisation d’une inégalité
flagrante dans la répartition des richesses et des pouvoirs de décision dans le
pays. Les élites de la partie du Cameroun que l’on appelle le Grand nord, se
rendent enfin compte que pendant plus d’un demi siècle, ils n’auront
véritablement connu que l’illusion du pouvoir, limités et cantonné à des
privilèges officiels sans incidence ou effets d’entraînement pour le
développement durable de leur région et de leur population. Le réveil est donc
brutal. Pourtant, ils auront lourdement sinon radicalement contribué à bâtir un
système d’administration et de gestion obscurantiste et biaisé dont le
tribalisme, la tricherie, et la perversion de toutes les valeurs, sont les
seules références et caractérisent le bilan. Il n’y a pas très longtemps, les
mêmes élites avaient rédigé un mémorandum digne d’intérêt qui présentait un
tableau sombre de leur région. Mais l’on s’est vite rendu compte que les auteurs
de ce qui demeure un document de référence valable, louable, et inégalable, ont
vite bradé, voire sacrifié l’essentiel de cette belle promesse d’éveil et de
dignité, pour se contenter de quelques strapontins dans l’appareil d’Etat. Et au
moment où ils enfourchent à nouveau les trompettes du soulèvement, ce que
certains n’hésitent pas à qualifier de tentative feutrée de coup d’Etat, ils
demeurent quasiment prépondérant dans les hautes fonctions de l’Etat et de la
République. Ils restent donc malgré tout co gestionaires du régime en place.
Entre obscurantisme, légitimité, et équité
La situation dans la République du Cameroun entre par conséquent, dans le schéma
parfait des régimes qui ont évolué sur des bases tribales, et qui à force de
maquillages et de tripatouillages pour contourner la démocratie, a fini par
cultiver tous les ingrédients d’une explosion sociale incontrôlée et d’un
éclatement. Non seulement il s’agit d’une situation potentiellement hors de
toute prévision en termes de conséquences, mais plus grave, personne n’entrevoit
comment et pourquoi les bamilékés par exemple, ne demanderaient pas à leur tour,
la réparation des injustices qu’ils subissent dans la distribution des
responsabilités au plus niveau de l’Etat et de la République. A titre de rappel,
les bamilékés tout en étant un des groupes humains les plus importants du pays,
sont dorénavant réduits à moins de 5% dans tous grands corps institutionnels :
officiers de police, magistrats, officiers supérieurs de l’armée, inspecteurs
des impôts. etc. Leur pourcentage dans les admissions au concours d’entrer à
l’Enam, école nationale d’administration et de magistrature, se situe à 6% en
moyenne sur une période de vingt ans. Ils sont devenus rares dans les fonctions
de préfet, de sous préfet et de chef de district.
La réalité est d’autant plus troublante, que de part en part, des revendications
toutes légitimes, pourraient voir le jour, au détriment de la cohésion de la
République déjà partiellement menacée ou contestée par la remise en cause du
référendum de 1972 qui mis fin aux accords de Foumban de 1961 instituant la
République fédérale, et consacré la République actuelle. Ce qui inquiète plus,
c’est le destin de l’intelligence et de l’éducation dans un pays dont la
majorité de la population est encore très jeune. La demande des élites du Grand
nord concerne l’admission dans une école de formation des enseignants, ce qui
veut dire en d’autres termes, que l’on livre les enfants à des enseignants dont
on est par avance convaincu qu’ils n’ont pas les compétences requises ou le
niveau de discernement et de préparation intellectuelle prévus. C’est
l’assassinat de la pédagogie, le sacrifice de l’académie, et la dépravation
consciente du métier. Va-t-on accepter de livrer les enfants à des porteurs
supposés de la science de l’éducation, sans conscience de la science ?
Le dilemme est total, et personne mieux que le régime qui a construit durant un
quart de siècle un système complètement à l’envers des valeurs élémentaires de
gestion sociale, d’équité et de partage démocratique, ne peut aujourd’hui
apporter une réponse à ce genre d’interrogation. Il faut savoir comprendre ce
que pensent tous les peuples ou toutes les composantes d’un peuple, pour
construire la meilleure des Républiques. Enfin, dans le cas d’espèce, personne
ne reprochera à des élites du Grand nord du Cameroun, de formuler des exigences
propres pour un destin sectaire. C’est d’une recherche de nouvelle légitimité
qu’il s’agit, et tant mieux si cela peut aider à déclencher enfin le débat sur
la forme de l’Etat, sur le type du système politique, et sur la nature du régime
auxquels aspire les peuples. La Bolivie, l’Espagne, la Côte d’Ivoire, et bien
d’autres pays, subissent les mêmes secousses.
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