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Shanda Tonme : L’institutionnalisation de la médiocrité et l’éclatement de la République
Le professeur Shanda Tonme se prononce sur la question de la gestion des Etats modernes, particulièrement dans le cas de pays africains.
Par Shanda Tonme le 18/12/2008
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Shanda Tonme

La gestion efficace des Etats modernes repose dorénavant sur la capacité des dirigeants à déceler, à comprendre, et à prendre en charge les revendications des citoyens. Toutefois, le préalable de toute démarche fructueuse dans ce positionnement volontariste, est la coloration de la légitimité dont jouissent les dirigeants, en somme le degré de transparence et de démocratie qui valide le processus de leur accession au pouvoir. Dans cette optique, l’on peut constater que les systèmes démocratiques qui ont dépassé l’étape du doute dans la construction sociale et politique, n’affrontent plus les revendications comme des exigences égoïstes menaçant les fondements de l’Etat et de la République, pendant que les systèmes totalitaires sont directement confrontés dans ces situations, à une menace réelle sur leur existence.

Parce que l’Etat ne peut trouver un point d’ancrage solide que dans la confirmation de la solidité des valeurs républicaines universelles, la légitimité populaire doit pouvoir correspondre à un contrat social fait de consensus de toutes les composantes identitaires. Le défaut de consensus l’expose à l’explosion et son refus systématique d’objectivité institutionnelle induit l’impossibilité de vivre ensemble dans un même espace territorial indivisible.

L?in?luctabilit? du f?d?ralisme

Les recherches menées sur les expériences de construction sociale et politique, conduisent de façon on ne peut plus claire et engagée, à la validation sans réserve du choix porté sur le système fédéral comme le seul permettant une expression effective des identités réfractaires et la répulsion des menaces des fractures. En se reportant aux régimes centralisés légués par la colonisation à quelques républiques sauvages des tropiques, l’on s’aperçoit sans détour que les fondements théoriques de la République et les grands principes de l’Etat, n’ont jamais été consolidés. Les potentats ont joué pendant des décennies les citoyens les uns contre les autres, en recourant aux diversités identitaires et régionalistes pour raffermir et garantir leurs pouvoirs par vocation impopulaires.

En somme, des devoirs de l’Etat régalien, il n’en est résulté qu’abandon des responsabilités collectives, distribution des prébendes, mise en place des passe-droits, prévarications, concussion, sectarisme, marginalisation et discrimination. Le citoyen ou le groupe de citoyen n’est plus acteur social, de même que la politique cesse d’être un art de gestion impersonnelle et solennelle de la collectivité. Et parce que le régime dans ce cas, n’est plus que l’institution qui administre la caverne d’une dictature obscurantiste en marge de toute modernité et de toute transparence, les pressions les plus sombres, les plus diffuses et les plus confuses, alimentent des ambitions qui ne peuvent que conduire à la ruine. Le régime ainsi dépeint, observé dans la plupart des démocraties dites tropicales ou encore des totalitarismes de singe, aboutit aujourd’hui, à dérailler complètement l’intelligence, et à installer définitivement certains peuples, dans une insécurité institutionnelle qui les rapproche plus des espèces polycentriques, anarchiques et ingouvernables que révèlent les études sur certains types de bêtes.

L?exemple de la perdition camerounaise

Dans l’actualité la plus présente des temps présents en Afrique, il y a sans doute comme préoccupation née de cette démonstration de perdition et de barbarie institutionnelle, le cas de la République du Cameroun. En effet ce pays de 475.000 Km2 et d’une vingtaine de millions d’habitants, fait face à une scène de colère des populations de sa région septentrionale. A l’issue d’un concours d’entrer dans une école de formation des enseignants nouvellement crée, des élus et des partis politiques de la région exigent un fort quota d’amis, compte non tenu des compétences et des mérites des candidats. Il convient de souligner pour plus de lisibilité, que cette région a produit le premier président du pays qui après 22 ans de règne, avait volontairement remis le pouvoir à son actuel détenteur, avant de mourir ensuite en exil, humilié, et condamné à mort. Sa dépouille mortuaire reste à l’étranger de même que son épouse et une partie de sa famille.

Mais ce qui est réellement en cause, c’est la réalisation d’une inégalité flagrante dans la répartition des richesses et des pouvoirs de décision dans le pays. Les élites de la partie du Cameroun que l’on appelle le Grand nord, se rendent enfin compte que pendant plus d’un demi siècle, ils n’auront véritablement connu que l’illusion du pouvoir, limités et cantonné à des privilèges officiels sans incidence ou effets d’entraînement pour le développement durable de leur région et de leur population. Le réveil est donc brutal. Pourtant, ils auront lourdement sinon radicalement contribué à bâtir un système d’administration et de gestion obscurantiste et biaisé dont le tribalisme, la tricherie, et la perversion de toutes les valeurs, sont les seules références et caractérisent le bilan. Il n’y a pas très longtemps, les mêmes élites avaient rédigé un mémorandum digne d’intérêt qui présentait un tableau sombre de leur région. Mais l’on s’est vite rendu compte que les auteurs de ce qui demeure un document de référence valable, louable, et inégalable, ont vite bradé, voire sacrifié l’essentiel de cette belle promesse d’éveil et de dignité, pour se contenter de quelques strapontins dans l’appareil d’Etat. Et au moment où ils enfourchent à nouveau les trompettes du soulèvement, ce que certains n’hésitent pas à qualifier de tentative feutrée de coup d’Etat, ils demeurent quasiment prépondérant dans les hautes fonctions de l’Etat et de la République. Ils restent donc malgré tout co gestionaires du régime en place.

Entre obscurantisme, l?gitimit?, et ?quit?

La situation dans la République du Cameroun entre par conséquent, dans le schéma parfait des régimes qui ont évolué sur des bases tribales, et qui à force de maquillages et de tripatouillages pour contourner la démocratie, a fini par cultiver tous les ingrédients d’une explosion sociale incontrôlée et d’un éclatement. Non seulement il s’agit d’une situation potentiellement hors de toute prévision en termes de conséquences, mais plus grave, personne n’entrevoit comment et pourquoi les bamilékés par exemple, ne demanderaient pas à leur tour, la réparation des injustices qu’ils subissent dans la distribution des responsabilités au plus niveau de l’Etat et de la République. A titre de rappel, les bamilékés tout en étant un des groupes humains les plus importants du pays, sont dorénavant réduits à moins de 5% dans tous grands corps institutionnels : officiers de police, magistrats, officiers supérieurs de l’armée, inspecteurs des impôts. etc. Leur pourcentage dans les admissions au concours d’entrer à l’Enam, école nationale d’administration et de magistrature, se situe à 6% en moyenne sur une période de vingt ans. Ils sont devenus rares dans les fonctions de préfet, de sous préfet et de chef de district.

La réalité est d’autant plus troublante, que de part en part, des revendications toutes légitimes, pourraient voir le jour, au détriment de la cohésion de la République déjà partiellement menacée ou contestée par la remise en cause du référendum de 1972 qui mis fin aux accords de Foumban de 1961 instituant la République fédérale, et consacré la République actuelle. Ce qui inquiète plus, c’est le destin de l’intelligence et de l’éducation dans un pays dont la majorité de la population est encore très jeune. La demande des élites du Grand nord concerne l’admission dans une école de formation des enseignants, ce qui veut dire en d’autres termes, que l’on livre les enfants à des enseignants dont on est par avance convaincu qu’ils n’ont pas les compétences requises ou le niveau de discernement et de préparation intellectuelle prévus. C’est l’assassinat de la pédagogie, le sacrifice de l’académie, et la dépravation consciente du métier. Va-t-on accepter de livrer les enfants à des porteurs supposés de la science de l’éducation, sans conscience de la science ?

Le dilemme est total, et personne mieux que le régime qui a construit durant un quart de siècle un système complètement à l’envers des valeurs élémentaires de gestion sociale, d’équité et de partage démocratique, ne peut aujourd’hui apporter une réponse à ce genre d’interrogation. Il faut savoir comprendre ce que pensent tous les peuples ou toutes les composantes d’un peuple, pour construire la meilleure des Républiques. Enfin, dans le cas d’espèce, personne ne reprochera à des élites du Grand nord du Cameroun, de formuler des exigences propres pour un destin sectaire. C’est d’une recherche de nouvelle légitimité qu’il s’agit, et tant mieux si cela peut aider à déclencher enfin le débat sur la forme de l’Etat, sur le type du système politique, et sur la nature du régime auxquels aspire les peuples. La Bolivie, l’Espagne, la Côte d’Ivoire, et bien d’autres pays, subissent les mêmes secousses.

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