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Dr albert douffissa livre selon lui les raisons de cette cherté | |
| Depuis quelques années et singulièrement ces derniers mois, les consommateurs se plaignent en permanence de la cherté de la viande et du poisson. Les interventions des autorités chargées de réguler le commerce n'y ont rien fait. Il y a eu des débats dans les médias, notamment dans les radios à Douala pour fustiger les exportations illégales du bétail. En vérité, tant qu'on n'aura pas compris les origines de ce problème et que les solutions idoines et durables n'y seront pas apportées, l'augmentation du prix de ces denrées ne s'arrêtera pas. Essayons donc de comprendre les tenants et aboutissants de la problématique de l'approvisionnement de nos marchés en viande et poisson. Disons tout de go que la raison essentielle de l'augmentation continuelle du prix de la viande et du poisson réside dans la forte croissance de la demande impossible à satisfaire par une offre stagnante ou augmentant trop lentement. Pourquoi la demande croît rapidement ? La population du Cameroun augmente très vite, avec un taux de croissance de l'ordre de 2,2 à 2,7%, selon les sources. Estimée à près de 8 millions d'habitants en 1976, la population actuelle serait de plus de 17 millions. Plus significatif encore, au regard du sujet qui nous préoccupe, est le fait que la population du Cameroun est de plus en plus urbanisée : près de la moitié de la population vit en ville. Douala, qui a aujourd'hui environ 2 millions d'habitants, avait 454.000 habitants en 1976 ; Yaoundé, avec 1,5 million d'habitants ne comptait que 319.000 habitants il y a 32 ans. Cette urbanisation accélérée de la population camerounaise a des conséquences importantes sur le plan alimentaire. Elle dépeuple les campagnes des producteurs agricoles, cependant que les personnes à nourrir et qui ne sont plus impliquées dans la production sont de plus en plus majoritaires. Pour y parvenir, ceux qui restent liés à la terre doivent intensifier leur production pour s'offrir à eux-mêmes, procurer à leurs familles et à ceux qui sont en ville suffisamment de produits agricoles (cultures, productions animales). Une autre conséquence de l'urbanisation, c'est le changement des habitudes alimentaires : manger de la viande et du poisson fait partie des signes du bien-être que recherchent ceux qui viennent en ville. Même en campagne, les citoyens aspirent à manger plus de viande et les occasions se multiplient, comme les marchés, les réunions et fêtes diverses, les obsèques et les funérailles, qui sont autant des opportunités pour des agapes, au cours desquelles des dizaines d'animaux sont sacrifiés pour leur viande. Pourtant, malgré cette tendance vers une alimentation plus carnée, les quantités moyennes des viandes et poissons consommées par les Camerounais restent encore très modestes. La consommation de la viande au Cameroun était estimée à 12,20 kg par an et par habitant en 1995 par une étude du Cirad-Emvt pour le compte du Ministère de l'Elevage, à 15 kg par habitant et par an en 2003 dans les statistiques de la FAO et à 13,07 kg par habitant et par an en 2005, selon une étude de Mohamadou Hamidou et al. sur le Profil post-capture de la pêche artisanale, citant le Document de Stratégie de Développement du Secteur Rural (DSDSR). En comparaison, selon la FAO et l'OMS, la consommation de viande nécessaire pour une alimentation équilibrée est de 42 kg. Au niveau mondial, la consommation moyenne de la viande s'élève à 43 kg par habitant et par an dont 85 kg dans les pays développés et 32 kg dans les pays en développement. La viande de porc est la plus consommée dans le monde, représentant 39% des viandes consommées en 2007, suivie de la viande des volailles (32%) puis celle des bovins, représentant 24% (Pascal Mainant, INRA France, réunion InnoViandes du 28 février 2008). Quant à la consommation du poisson, la Direction des Pêches la situe à 14,50 kg par habitant et par an alors que la moyenne mondiale est de 16,7 Kg, celle des pays industrialisés s'élevant à 29,5 kg. Face à cette demande insatisfaite, la production reste très faible. Dans le monde pris globalement, la production de viande en 2007 portait sur 278,5 millions tonnes de viande dont 103,6 millions de tonnes de viande porcine, 89 millions de tonnes de viande de volailles, 66,4 millions de viande bovine et 14 millions de viande ovine. C'est donc dire que le porc et la volaille contribuent pour 70% à la production de viande. En effet, la production de la viande blanche (porcs, volailles, lapins) est plus facile que celle de la viande rouge (ruminants). Le porc et les volailles sont des espèces à cycle court et dont la production peut être aisément intensifiée. Au Cameroun, la production de la viande était de 219.000 tonnes en 2004, selon les statistiques de la FAO. La faiblesse de cette production s'explique en partie par la très faible productivité des élevages porcin et avicole. L'élevage porcin est très peu développé et fournit 27.000 tonnes de viande (1994, selon l'étude du Cirad-Emvt). Cet élevage est particulièrement handicapé par la peste porcine africaine, maladie épizootique très meurtrière pour laquelle il n'existe ni vaccin ni traitement. La contribution de l'élevage avicole est également faible. A côté de l'élevage traditionnel, très peu productif, l'élevage intensif du poulet de chair n'est pas développé. Les estimations les plus optimistes attribuent une consommation de poulet de 3 kg par habitant et par an. Pour en avoir une bonne idée, signalons qu'en 2005, la consommation moyenne de viande de poulet s'est élevée à 12,4 kg/habitant au niveau mondial, les grands consommateurs étant les Américains avec 53,4 kg par personne, les Brésiliens avec 35,9 kg, les ressortissants de l'Union européenne qui consomment 23, 2 kg et les Chinois, un peu moins que la moyenne mondiale, avec 10, 4 kg par habitant. Parmi les contraintes majeures de l'élevage avicole, il y a le manque de disponibilité des poussins partout, en tout temps, en qualité et au meilleur prix. Actuellement, les accouveurs camerounais offrent environ 420.000 poussins chair par semaine à 355 F le poussin. Mais la plus grande contrainte, c'est l'insuffisance du maïs et du tourteau de soja, éléments les plus importants pour la production du poulet. Le maïs manque sur le marché et coûte très cher : actuellement, il coûte jusqu'à 220 F le kilogramme à Douala ! Cette contrainte alimentaire vaut pour le porc en élevage intensif. La production du poisson n'est pas non plus extraordinaire. D'après les statistiques de la FAO, en 2005, les captures de poissons au Cameroun ont fourni 142.345 tonnes et l'aquaculture (élevage des poissons) 337 tonnes. Même si la Direction des Pêches indique des captures de 180.000 tonnes et une production aquacole de 5.000 tonnes, cela reste très modeste. En fait, les eaux maritimes du Cameroun ne sont pas très poissonneuses. Elles sont situées dans la poche ouest du golfe de Guinée, dans une zone dite de calmes équatoriaux de l'Océan Atlantique. En comparaison, les eaux maritimes sénégalaises bénéficient d'un phénomène de remontée d'eaux froides riches en sels nutritifs qui favorise le développement d'une faune maritime diversifiée. En outre, les côtes maritimes camerounaises s'étendent sur 360 km mais la zone économique exclusive (ZEE) de notre pays n'a que 40 km de large à cause de l'île de Bioko qui fait face à Douala et qui appartient à la Guinée équatoriale. L'autre facteur de faible production des poissons au Cameroun, c'est la surexploitation par les pêcheurs qui ne respectent pas le repos biologique et utilisent des engins qui capturent les poissons de taille non marchande. Les retenues des barrages qui sont très poissonneuses les années qui suivent leur mise en eau deviennent rapidement pauvres, à cause de ce manque de respect de la réglementation en matière de pêche. Le lac Tchad, l'un des plus poissonneux d'Afrique, se rétrécit d'année en année comme une peau de chagrin. En outre, la majorité des pêcheurs sont étrangers et certains exportent le poisson vers leurs pays d'origine. Quant à l'élevage de poissons, il reste à l'état anecdotique, à moins qu'on ne force un peu les statistiques, alors que l'aquaculture contribue pour 43,7% dans la consommation moyenne du poisson dans le monde. Dans certains pays, il peut même constituer la principale source de production. Ainsi, la Chine qui capture 17 millions de tonnes de poissons en produit 32 millions dans ses élevages. Au total donc, au Cameroun, c'est l'élevage bovin qui contribue le plus à l'offre de la viande (56% en 1994). Or, l'élevage bovin lui-même fait face à des contraintes très difficiles à lever. Premièrement, c'est un élevage à cycle long. Les animaux d'abattage chez nous ont 5 à 6 ans, en moyenne. Les animaux abattus dans l'arrière pays fournissent des carcasses de 125 à 145 kg pour les animaux pesant 275 à 313 kg (étude menée à Meiganga par l'auteur de cet article). Ceux abattus à Yaoundé et Douala sont les meilleures bêtes et pèsent 350 à 450, fournissant 175 à 225 kg de carcasse. A titre de comparaison, dans les pays européens, les veaux abattus entre 4 et 7 mois, selon la catégorie, fournissent 135 à 155 kg de carcasse. En Belgique, le veau blanc est abattu à 200 jours d'âge et pèse déjà, en vif, 210 à 230 kg. Dans l'Union européenne, en 2002, le poids des carcasses des différentes catégories de gros bovins abattus était de 313 kg pour les vaches, 334 kg pour les jeunes bovins et 340 kg pour les bœufs. On comprendra donc que nos bovins mettent beaucoup de temps à grandir pour fournir peu de viande. Il s'agit à la fois d'une question de patrimoine génétique et de techniques d'élevage, en particulier l'alimentation et les soins vétérinaires. L'alimentation de nos ruminants, bovins, ovins et caprins, est essentiellement basée sur l'herbe du pâturage naturel. Ce pâturage est tributaire de la générosité de la nature et est de plus en plus dégradé par le surpâturage, l'infestation par de mauvaises herbes ; il est réduit par l'extension des cultures et des zones cynégétiques. Il est de qualité médiocre et laminé par les feux de brousse dès la fin des pluies. Certains de ces pâturages sont infestés par les glossines qui transmettent la trypanosomose aux animaux. Bref, les pâturages naturels seuls ne suffisent pas pour une bonne production. Il faut donc développer la production du fourrage. Pour l'instant, très peu d'éleveurs s'y adonnent. On peut également engraisser les animaux en utilisant, en plus du fourrage, des compléments riches en protéines et en énergie comme le tourteau du coton. Mais, ce sous-produit de l'huilerie (l'huile elle-même étant un sous-produit de la fibre de coton) est disponible en quantité insuffisante et est devenu une denrée tellement onéreuse qu'elle ne peut influencer significativement la production de viande bovine et ovine. Sur le plan sanitaire, si les services vétérinaires ont réussi à contrôler les grandes épizooties comme la peste bovine, la fourniture des soins aux animaux reste très pauvre. Il y a très peu de vétérinaires praticiens ruraux et la formation des agents dans les écoles de techniciens et infirmiers vétérinaires du pays ces dix dernières années a été si nulle qu'ils ne peuvent être utiles à l'élévation du niveau technique des éleveurs. Il faut encore insister sur un élément : l'élevage n'est pas une cueillette, c'est une production qui a un coût, en rapport avec le prix de vente des animaux. Et si on ajoute les marges de tous les intermédiaires, commerçants à bétail, transporteurs, abattoirs, inspecteurs vétérinaires, bouchers, eh bien, tous les ingrédients pour faire une viande chère sont réunis. A côté de cela, les exportations des bovins ne pèsent pas lourd. En effet, si le Cameroun exporte une partie de ses bovins vers le Gabon, la Guinée Equatoriale et le Nigéria, il reçoit également des animaux de la RCA, du Tchad et même du Soudan. Le bilan global de ces sorties et entrées peut être important de façon conjoncturelle, mais il n'est pas de nature à influencer durablement le marché local. La vraie solution à l'approvisionnement, et par voie de conséquence au prix de la viande au Cameroun, c'est d'agir à la base, c'est-à-dire transformer radicalement nos systèmes de production pour offrir une viande abondante. Il faut produire suffisamment d'intrants nécessaires à l'élevage : le maïs, le soja, le fourrage ; apporter aux éleveurs une assistance technique et des services vétérinaires de qualité ; améliorer la productivité de nos races d'animaux par une recherche compétente et soutenue ; créer des conditions de financement de l'élevage pour permettre aux jeunes de créer et de moderniser des exploitations. Sans cela, le coût de la viande et du poisson ne pourra que continuer à grimper. Des mesures de coercition sur les bouchers, les commerçants à bétail ou les éleveurs n'auront aucun impact. | |
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