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Nihilisme et Négritude : le nouvel essai de Célestin Monga. Lu par Achille Mbembe
(19/02/2009)
Achille Mbembe a lu le prochain livre de Célestin Monga - Nihilisme et négritude à paraître en Mars 2009.
Par Achille Mbembe
Le nouvel ouvrage de Celestin Monga à paraître en Mars
Le nouvel ouvrage de Celestin Monga à paraître en Mars
L’Afrique ne regorge guère de penseurs. Le dire, ce n’est en rien diminuer la qualité de notre production culturelle. Nous avons quelques bons écrivains, quatre ou cinq grands philosophes, un certain nombre d’hommes et de femmes de savoir, quelques producteurs d’œuvres d’art, quelques centaines de milliers d’universitaires et de diplômés et – ce n’est pas le trait le moins baroque - presqu’autant de marabouts, pasteurs, bricoleurs et mystiques. Mais tout cela réuni ne fait pas encore une véritable tradition de la pensée critique.

Plus grave encore – on évoquera volontiers Alexandrie et Tombouctou. Mais par-delà le génie verbal et les arabesques du langage, avons-nous vraiment jamais su, au long de notre histoire, stocker nos savoirs ? Où sont, aujourd’hui, nos gigantesques bibliothèques, nos archives du son et de la photographie, nos musées d’art et d’artisanat ? Qu’est-ce donc que cette prétendue civilisation qui n’est pas convaincue d’etre un objet digne d’etre su, d’etre pensé et d’etre préservé ?

Ce qui manque pourtant le moins, c’est le trop-plein de réalité. Ceux d’entre nous qui vivons sur place, en Afrique, n’avons aucune peine à le constater. La vie quotidienne est une vraie scène de théâtre. Que de personnages réels et allégoriques. Que de figurines. Baroque des mots, baroque des images, des religions et des sons. Partout le spectacle, partout le grouillement, sur fonds de ce drame profane et tragico-comique qu’exprime bien le tryptique du dictateur luxurieux, de ses courtisans et de ses fous.

Qui nous donnera donc une idée de ce dont il retourne ici, quand les mendiants s’avancent en haillons et costumes méchants ? Regardant la dictature droit dans les yeux, verrons-nous plus qu’un porc souillé, plus qu’une chair pourrie, plus qu’une horrible niche de poux ? Et si toute chose a son langage, qui fera parler la chose notre en ses qualités et ses sonorités propres, dans un langage qui exprime à la fois le jeu de la joie et l’enflure du temps ? Sans la connaissance du signe, l’esprit n’est-il pas muet ? Mais si, malgré tout, l’esprit se met à parler en toute ignorance du signe, de quelle parole s’agira-t-il et de quel coté de sa bouche sortira-t-elle? Du coté cynique ou du coté nihiliste ?

C’est à ce genre d’interrogations que s’efforce de répondre Célestin Monga dans un livre rafraichissant qui parait dans quelques jours dans la collection « Perspectives critiques » des Presses Universitaires de France. Monga ne se pose pas ces questions à un tel niveau d’abstraction et c’est en partie l’un des mérites de cet ouvrage qui mêle avec bonheur de nombreuses anecdotes et observations directes, des éléments autobiographiques, des réflexions philosophiques et des analyses sociologiques.

Le livre foisonne de thèmes puisés dans la vie quotidienne et arrangés à la manière de scènes, fresques et tableaux d’autant plus saisissants qu’ils font toujours l’objet de vivants récits et de descriptions tantôt caustiques, tantôt ironiques, moqueurs et persifleurs. Les lieux ne sont pas en reste. L’on passe allègrement de l’aéroport de Douala à une pharmacie à Yaoundé, d’un marché de fruits à Ouagadougou à une salle des fêtes à Toronto. Les temps de la vie font également l’objet de pénétrantes analyses. Ainsi en est-il notamment des deux chapitres sur « l’économie politique du mariage » et sur la « philosophie de la table ». Mais l’on retrouve également de nombreuses références à la musique, au corps, à la danse, aux arts de manger et d’aimer, à la violence de tous les jours.

Il n’y a pas une thèse unique à ce livre qui, d’ailleurs, épouse la structure d’un voyage. Le lecteur est invité à suivre l’auteur au détour de ses déambulations. Monga n’est cependant pas un flâneur. Ses sujets, ce sont les « Africains » - ou précisément l’énigme ouvert que représentent leurs « arts de vivre ». Mais dans la réflexion de Monga, aussi bien l’idée de l’Afrique que le terme « Africain » restent suffisamment ouverts pour laisser place à une multitude de déterminations.

Prenant le contre-pied du faux débat sur « l’afropessimisme », Monga porte carrément son regard sur ce qu’il nous faut bien appeler l’enflure du temps. Et cela me semble bien etre l’objet final de ce livre. Cette enflure n’est pas simplement une attitude du langage.

Il y a bel et bien, dans le fourmillement de la vie décrite par l’auteur, quelque chose de relativement vertigineux. Manifestement, les « arts de vivre » qu’il examine font un appel indéniable à la luxure qui, à son tour, s’accompagne d’un désir de violence. Au détour d’un passage concernant la circulation automobile dans les rues défoncées de Douala, Monga observe par exemple qu’ici, « on se déshumanise avec joie ». Peut-être ce temps de la déshumanisation gaie et joyeuse n’ouvre pas nécessairement sur le gouffre ou sur l’abime. Peut-être ne s’agit-il après tout que d’une sorte de sonorité enivrante. Mais l’ivresse est bel et bien là – dans les chansons, dans les danses, les insultes, les colères, le viol verbal, les relations entre les hommes et les femmes, les citoyens et le pouvoir et, surtout, dans le rapport à soi, à la nourriture et aux plaisirs, au temps et au monde.



À mes yeux, c’est donc la terrible question du pouvoir nu et de l’homme ivre qui est bel et bien posée dans ce livre. Cette question dépasse-t-elle les forces de la pensée ? Non, répond Monga. Le roc massif de la signification est-il en train de se fendre ? Monga semble dire que le travail de production des significations se poursuit. Mais le contexte dans lequel ce travail a cours est bien celui de l’homme ivre face au pouvoir nu et du pouvoir ivre face à l’homme dévêtu que l’on s’efforce de discipliner par le fouet. L’espace à partir duquel nous sommes appelés à penser est bien celui de la mère qui, au marché, est prête non seulement à vendre des fruits, mais encore à « louer » sa fille au passant le plus offrant ; celui du parent défiguré que l’on est appelé à dévisager à la morgue, au milieu de la rouille devenue, à l’occasion, le signifiant absolu d’une vie dont ne subsiste plus ni nom, ni emblème, ni costume – une choséité morte. Significatif, à cet égard, est le fait que ce livre se conclue sur une scène dramatique – l’annonce d’un décès et la préparation de funérailles.

C’est cette double condition d’ivresse et de nudité dans un contexte où l’on est disposé à tout louer qui octroie au thème du nihilisme tout son poids d’ambigüité. Si, contrairement à ce que laissa croire la négritude, l’Afrique n’est pas qu’un simple ornement verbal, alors il faut se poser de nouveau la question de savoir quelle sorte de parole est de nature à exorciser le reste invaincu de la vie. C’est justement l’exercice auquel se consacre Monga. Dans les conditions africaines contemporaines, le nihilisme, semble dire Monga, est une manière de conduire sa vie dans la claire conscience du caractère éphémère des choses, de leur fugacité – la vie elle-même y compris. En l’absence de toute sensibilité religieuse – ce qui semble etre le cas de l’auteur – le nihilisme s’apparente également à un refus radical aussi bien de la culpabilité que de la tristesse.

Car la culpabilité empêche que la vie trouve en elle-même l’accomplissement de sa signification. Quant à la tristesse, elle tend vers le mutisme et mutile toute capacité de communiquer. Ne reste alors que l’imagination poétique et l’adoration esthétique. Afin de ne pas etre indéfiniment condamné au travail qui consiste à ensevelir des cadavres dans des statues de bois, Célestin Monga postule une sorte de nihilisme poétique – une pratique d’ouverture à l’art, mais un art dont la fonction est de donner forme à la vie.

« Ce n’est que dans l’au-delà que les bienheureux pouvaient recevoir en partage un corps incorruptible et jouir réciproquement de sa beauté en toute pureté », affirmait Saint Augustin. Monga, qui ne croit guère en l’au-delà, jette son dévolu sur l’ici-bas. Cette figure de l’art qui donne forme et beauté à la vie et toute sa voix à la plus légère émotion, c’est chez Richard Bona et Lokua Kanza qu’il s’en va la chercher.

Sources : Le Credit a voyage, Quotidien Mutations


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