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Le Problème Bamiléké : leurre ou une réalité ? (10/03/2008)

La rédaction pose un regard analytique sur la problématique Bamilékés-Bétis qui serait sous-jacente à l'appel des élites du Mfoundi qui a provoqué un tollé cette semaine.
Par Rédaction Bonaberi.com (Yann Y.)
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Le récent appel des élites du Mfoundi publié dans les colonnes du quotidien national Cameroon Tribune, et la sortie du chef Deïdo Essaka Ekwalla Essaka sur les ondes de RFI pendant les émeutes, sont certainement symptomatiques d’un malaise tribal qui couve au Cameroun depuis plusieurs années déjà et qui n’attend, visiblement, que des évènements sociopolitiques majeurs comme celui de ces derniers jours pour exploser. L’utilisation dans ces deux adresses de formules foncièrement possessivistes telles que le « chez nous » ou le « prédateurs venus d’ailleurs » ont mis à jour un certain nombre de rancoeurs et de craintes que l’on croyait, naïvement diront certains, enterrées depuis les années de braise.

Ces sorties ont bien évidemment provoqué un tollé général, logique et compréhensible dans la presse camerounaise. Mais la plupart des observateurs qui ont vu en ce texte et en cette déclaration les stigmates d’un tribalisme outrancier, se sont en général bien gardés de nous éclairer sur l’identité des groupes ethniques dont il était fait état. Pour bon nombre d'observateurs engagés de la société camerounaise, dont nous sommes, planait donc un sentiment, fort, de confusion à travers le double jeu sémantique de ces déclarations publiques où l’on semblait ne s'adresser à personne en particulier et, en même temps, indexer un ou plusieurs groupes ethniques. A qui Sa Majesté Essaka Ekwalla Essaka et André Mama Fouda (l’initiateur de l’appel des élites du Mfoundi) envoyaient-ils ces troublants messages ? Etait-ce aux gens du Nord Ouest ? Du Sud ? De l’Ouest ? Du Littoral ? Ou du Nord ?

S’il subsiste un doute sur le caractère tribalisant du propos du chef Deïdo, qui, lui, s’indignait de gens qui, soi disant, quittaient leurs quartiers pour venir faire le désordre dans le sien, l’appel des élites du Mfoundi s’est fait plus explicite car élargi à priori à tout un département. Plusieurs pistes en ce qui concerne les ethnies ou les groupes susceptibles d'être indexés se sont alors naturellement ouvertes à nous. A savoir celle même des Bétis (puisqu'il y en a une bonne part qui n'est pas de ce département), celle des populations du grand Nord et celle de l’Ouest Cameroun, qui constituent historiquement les « forces en présence », depuis le début du siècle dernier, dans la ville de Yaoundé. En effet, dans les années 20, avec l’appui de l’administration coloniale, les Bamilékés et les Haoussa avaient déjà investi les quartiers tels que Mokolo ou La Briqueterie et s’étaient constitués en petits villages en plein cœur de la capitale Camerounaise. Ce qui en fait donc, les précurseurs dans ce département hors Bétis, de la "prédation territoriale" puisque les groupes Eton de l'époque, petit à petit débarqués, avaient été installés dans le nord de la ville, du côté de Nlongkak (1). Précisons aussi que contrairement aux idées reçues, les Duala-Bassa constituent le troisième groupe, en termes de démographie, à Yaoundé, après les Béti et les Bamilékés et devant les populations du grand Nord. Néanmoins, leur effacement dans la structure socio-économique et leur poids, relativement faible dans l'administration et dans l’armée, comparé aux Nordistes, en font des spectateurs de ces rivalités ethniques qui minent le cœur de la capitale Camerounaise depuis tant d'années.

Considérant nos trois pistes, Bétis, Bamilékés et Nordistes, il nous apparaît évident que l’appel des élites du Mfoundi ne saurait indexer d’aucune façon d’autres populations du Centre ou même du Sud tant on sait que les Bétis, à quelque chose près, se savent aussi bien chez eux à Yaoundé qu’à Mvomeka’a. Penser le contraire serait, selon nous, une approche au mieux naïve. La seconde piste, intéressante, est donc celles des Nordistes. Mais elle s’érode très vite puisqu’à part leur positionnement politique (parfois ambiguë depuis le départ d’Ahmadou Ahidjo), leur poids dans l’administration et leur statut d’ « envahisseur historique », les populations du Nord Cameroun à Yaoundé ne remplissent aucun autre critère fondamental constituant le cœur même des inimitiés ethniques au Cameroun, à savoir le critère foncier (possession de domaines et terrains) et le critère économique (monopole sur les petits commerces) tels que les définit Antoine Socpa (2). De par cette lecture, la piste anti Bamiléké reste sans aucun doute l’ultime vocation de ce texte sournois et à la limite haineux qui a eu l’insigne honneur d’être colporté dans les colonnes de notre journal national.
 
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Les Bamilékés sont un peuple de migration depuis toujours. Tout au long du siècle dernier, ils se sont déplacés de l’Ouest Cameroun pour aller s’installer dans diverses villes du triangle national. A Douala, ils ont le monopole de l’activité économique de la ville. Ils sont propriétaires de nombreux domaines et ont investi le champ politique avec un positionnement stratégique dans quelques mairies telles celle de Douala IV depuis plus d’une dizaine d’années. Ce même phénomène, que certains qualifient avec malice d’invasion, s’est déjà reproduit à Yaoundé aux plans économique et foncier (où les litiges quotidiens deviennent le lot quotidien des Bétis et des Bamilékés). Cette réalité est tellement concrète dans ces deux villes qu’il est devenu courant de dire que « là où les Bamilékés passent, la terre trépasse » ; ce qui pourrait donc justifier toutes sortes de frustrations entre populations dites « autochtones » et « allogènes ».

A l’aune de ces considérations, la politique reste donc pour les Bamilékés, du moins pour ceux qui voient en eux une volonté d’hégémonie totale, le seul et dernier bastion à conquérir à tout prix dans l'espace socio-politico-économique Camerounais. Mais dès lors, on est amené à s’interroger : ces velléités politiques, avérées ou pas, seraient-elles si inquiétantes ou dangereuses pour l’intégrité nationale au point où quelques individus, non moins importants de la structure politique camerounaise, aient pensé qu’il faille pondre des brûlots ethnicides hypocritement distillés derrière les récents troubles sociaux ? Car cet appel, sans verser dans une victimisation insidieuse ou dans un catastrophisme de mauvais aloi, nous ramène malheureusement aux plus sombres heures des cabales anti-bamilékés de notre histoire : les tracts diffusés par des organisations Béti dans les années 90 (3), les tueries dans l’Ouest du Cameroun pour contrecarrer les nationalistes de l’UPC, les notes de Ferdinand Oyono pour suspendre les opérations immobilières aux allogènes dans un rayon de 20km de Yaoundé alors qu’il était Ministre de l’urbanisme et de l’habitat, les marches Sawa en 1996 (contre la déferlante bamiléké aux municipales dans le Littoral) qui ont certainement facilité, précipité ou encouragé l’inscription du concept d’ « autochtones » dans la constitution de 1996, l’interdiction non officielle de certains postes clés de l’administration depuis Ahidjo et confirmée sous la Présidence de Paul Biya, le boycott de certaines entreprises dirigées par des Bamilékés pendant les années 90 et une politique d’équilibre régional particulièrement discriminatoire puisque ne correspondant ni au poids démographique de ces populations ni à ses réalités migratoires (4). Cet « ethnisme d’Etat », comme l’appelle Jacques Kago Lele dans son ouvrage (5), ainsi que les nombreuses brimades dont sont victimes les populations de l’Ouest Cameroun, constituent certainement le terreau d’une explosion tribale qui se profile de manière insidieuse et qui pourrait mettre à mal ce qu’il nous reste d’Unité nationale.

Le Ministre André Mama Fouda et les quelques fidèles du Président Biya qui ont signé ce triste papier viennent donc de donner une contribution, forte de sens, à l’exacerbation des tensions sournoises et quelque peu hypocrites entre populations originaires de l’Ouest Camerounais et populations du Centre Sud. Ils participent de ce fait, de part leur stature politique, à perpétuer dangereusement dans l’imaginaire collectif des Camerounais, cette « bamiphobie » dont parlait déjà, avec un brin d'extrapolation certainement, Sindjoun Pokam à une époque. Aujourd’hui, il serait peut-être temps de mettre définitivement sur la table, au lieu de continuer à feindre de l’ignorer, ce problème de l’antibamilékisme primaire. De la même manière, l'on devra réfléchir sur l’auto-exclusion et le tribalisme dont se rend coupable une bonne part de Bamilékés et surtout, sur toutes les formes d'ethnismes qui sévissent au sein de la population Camerounaise. L’ensemble des élites des différentes composantes tribales de notre pays pourrait se réunir lors d’un grand forum "antitribalisme" de réconciliation nationale. Puisque ce sont ces mêmes élites qui façonnent l’inconscient populaire et alimentent, à travers des batailles de pouvoir, cette tendance au mépris de l'Autre au sein des masses. Jouer cartes sur table une fois pour toute au cours d'une rencontre d'ampleur nationale permettra, on l'espère, aux Camerounais, de déraciner durablement l’arbre des rancœurs ethniques et d’éviter les écueils tortueux et traumatisants d’un scénario à la… Rwandaise.
 
Notes :
(1) Antoine Socpa, Autochtonie et démocratie au Cameroun, LIT Verlag-Berlin, 2003
(2) Antoine Socpa, op. cit.
(3) Les premiers mots du tract du Front National de Libération du Peuple Béti (FNLB) étaient tels quels : « Peuple Béti, peuple de paix véritable, peuple d'amour sincère depuis toujours, l'heure inévitable de la libération politique par la force a sonné de façon irréversible ! N'acceptons plus le cynisme de la guerre que nous ont imposés les vandales et analphabètes et brutaux (BAMILEKES et assimilés) venus des hauts plateaux de l'Ouest. » Voir (1)
(4) Jacques Kago Lele, Tribalisme et Exclusions au Cameroun, Editions du Crac, 1995
(5) Jacques Kago Lele, op. cit.

Sur le Net :
1) Jean-Baptiste Onana, Bamilékés Vs Cameroun ?, ICI
2) Dieudonne Zognong, La question Bamiléké pendant l'ouverture démocratique au Cameroun : retour d'un débat occulté, ICI
 
 
 
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