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Corruption : le point de vue de Shanda Tonme et le COMICODI (18/05/2008)

Bonaberi.com est allé à la rencontre du docteur Shanda Tomne, intellectuel éminent et Président du COMICODI, assocation de lutte contre la corruption et les discriminations au Cameroun. Interview.
Par Rédaction Bonaberi.com (Yann Y.)
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Shanda Tomne, Président du COMICODI
Shanda Tomne, Président du COMICODI

La corruption existe depuis l’époque Ahidjo au Cameroun et a complètement explosé pendant les 25 ans au pouvoir du Président Biya au point de gangrener toutes les couches populaires et ériger notre pays au rang des premiers pays au monde où cette pratique est la plus répandue. Comment expliquez-vous cette percée chez nous comparativement à d’autres pays d’Afrique ? Et à qui, selon vous, incombent les responsabilités ? L’Etat, les Camerounais, les responsabilités sont partagées ?

Le Cameroun est un véritable cas d’école en Afrique et dans le monde, parce que la situation de complète dépravation des mœurs publiques et des valeurs sociales, traditionnelles et familiales à la quelle nous assistons, ne peut pas être rangée dans les accidents de l’histoire. Certes, la corruption existait sous le régime d’Ahidjo, mais le sens de la République et une certaine morale des affaires publiques et de l’intérêt commun, constituaient un frein à des dérapages grossiers. Par ailleurs, l’idée même de gestion et de responsabilité sous le régime d’Ahidjo, était associée intimement à la certitude des sanctions et du contrôle. Enfin, la personnalité propre de l’ancien président et ses origines culturelles et religieuses, ont pu jouer comme un gage de mesure et de prudence. Or Paul Biya représente une rupture à tous les points de vue, culturelle, personnelle, caractérielle, et psychologique.

C’est le laxisme, la légèreté, l’insouciance et la transposition au sommet de l’Etat d’une culture fondamentalement prédatrice associée à l’impunité, qui explique l’explosion de la corruption au Cameroun. La mauvaise gestion et l’incompétence aidant, le sens élémentaire de l’intérêt général a disparu pour laisser la place à une idéologie d’enrichissement illicite, au vol, et la gabegie, détournant du coup la jeunesse vers le mauvais exemple, la résignation, l’exil ou la mort quand on ne peut pas voler. Le sort du Cameroun ne provient de personne d’autre, sinon directement des faits explicite ou implicite de son Président.

Comment jugez-vous l’ensemble des mesures qui ont été prises par le chef de l’Etat pour combattre sans relâche les Camerounais (spécialement les fonctionnaires véreux) accusés de détournement de fonds, notamment avec la CONAC et des dispositifs tels que l’opération « Epervier » qui a déjà permis l’arrestation de quelques thuriféraires du régime en place ?

Même si de façon objective, il faille reconnaître que des mesures ont été engagées, des institutions mises en place, et des procès lancés, l’ensemble relève plus de la gesticulation politicienne que du sérieux et du souci de remettre effectivement le pays sur des voies morales et étiques respectables. Tout ce qui est fait au Cameroun constitue simplement de petits pas pour répondre aux pressions incessantes des bailleurs des fonds. Rien dans le contexte actuel, ne permet de dire que le pays est effectivement engagé dans une lutte contre la corruption. Le Cameroun est plus chaque jour de plus en plus corrompu, et l’image générale, est celui de Chicago des années 1960 où règne le blanchiment de l’argent sale. Des immeubles poussent partout, construit par des anonymes qui ne sont en fait que les gestionnaires des fonds publics. Non, rien n’est sérieux dans cette lutte, et l’on se plaît à se moquer de ceux qui rêvent de mettre fin à la corruption au Cameroun.

J’ai été membre des cellules de lutte contre la corruption, et pour obtenir les moyens de fonctionnement, il fallait encore que le Président de la cellule aille corrompre les gens au ministère des finances. Tous les services sont payants dans notre pays, et rien n’existe plus qui soit du service public. En fait, on a privatisé l’Etat et tous ses services au vu et au su de tout le monde. Entre Yaoundé et Bafoussam, il y a au moins 46 postes de contrôle de diverses appelassions. 58 entre Douala et Bafoussam, et 41 entre Yaoundé de Douala. Entre le port de Douala et Kousseri au nord du pays, les transporteurs tchadiens en ont compté 260. Conséquence, le Tchad assure dorénavant une partie de ses importations par le Nigéria.

De quels moyens coercitifs disposez-vous au sein du COMICODI pour mener cette lutte contre la corruption, hormis les communiqués que vous rendez publics et envoyez aux autorités pour les interpeller sur divers cas particuliers ? D’ailleurs, n’y a-t-il pas quelque chose de spécieux dans cette démarche consistant à interpeller des autorités dont beaucoup auraient envie de dire que ce sont elles les principaux « bourreaux »?

Nous reconnaissons que c’est un travail désespéré, mais nous sommes néanmoins déterminés à ne pas renoncer, à persévérer et à aller de l’avant. Certes, toutes nos actions ne portent pas des fruits, mais au quotidien, nous constituons une force qui a le mérite d’exister, d’aider concrètement les gens dans certains cas, et de faire peur à tous ceux qui abusent des autres. Aucun commissaire de police ni aucun responsable public ne souhaite aujourd’hui recevoir notre correspondance ou nous voir nous pointer dans ses services. Nous avons la conviction qu’il faut interpeller les auteurs des abus et ne pas avoir peur de les dénoncer. La quête de la justice c’est d’abord la témérité, l’engagement, la détermination et le sens de l’histoire. Au Cameroun, il y a une profonde rupture entre les gens instruits et bien éduqués qui peuvent poser des actes de contestation et revendiquer, avec les pauvres, la masse qui est brimée et plumée tous les jours. Notre rôle c’est déjà de combler ce fossé, de constituer une alternative, une porte ultime, un cœur tendre, une voix qui va amplifier, et des bras pour soutenir les plus faibles. Nous faisons tous ce que les partis politiques ne veulent ou ne peuvent pas faire, parce qu’ils calculent, et parce qu’ils sont pour l’essentiel trop corrompus.

 
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Le COMICODI est intervenu récemment auprès du gouvernement pour la libération de Lapiro de Mbanga
Le COMICODI est intervenu récemment auprès du gouvernement pour la libération de Lapiro de Mbanga

Pensez-vous que les Camerounais soient sensibles à votre démarche et qu’ils comprennent que le combat contre la corruption passe aussi par des actions citoyennes et une prise de conscience collective des uns et des autres ?

Il est important pour nous aujourd’hui, camerounais de l’intérieur ou de l’extérieur, d’être réaliste. Tout n’est pas sombre au pays, et tout le monde n’est pas sale. Il existe au Cameroun des citoyens propres, des fonctionnaires honorables, des militaires, des gendarmes et des policiers dignes. C’est vrai que cette catégorie n’est plus qu’une minorité, mais faisons avec, et c’est par eux que le pays tient encore débout. En plus, nous ne reconstruirons pas ce pays en massacrant tous ceux qui auront géré ou tenu des postes publics. Une sagesse bamiléké dit que pour faire une nouvelle clôture, il faut bien observer l’ancienne et partir de ses défauts et de ses limites. Tout ce qui peut être fait dans le bon sens, inspire la confiance aux gens et les rallie à la cause de la justice. Nous n’attendons pas des salaires ou des honoraires de nos actions. Notre travail est profondément chrétien, nationaliste, militant, et humain. C’est vari qu’à l’expérience, la tendance générale est au doute, compte tenu du règne de l’opportunisme dans le pays. Des tas de gens, retraités, désœuvrés, calculateurs, malins, ont crée des associations pour s’enrichir, et tromper les citoyens. Nous n’en sommes pas à ce niveau. Nous avons l’avantage de compter sur des personnes à l’instar du Président du COMICODI, qui ont une expérience, une notoriété et une personnalité connues, respectées, et populaires. De surcroît, nous comptons d’abord sur les preuves du sérieux de nos dirigeants pour réussir notre mission.

Défendre les bonnes causes ne peut pas être donné au premier venu, ni être laissé à des gens qui vont s’arrêter à mi chemin. C’est un engagement ferme, honnête et total, pour autant que l’on agisse à partir de convictions solides, et pour des objectifs nobles, collectifs, perceptibles, transparents, et débarrassés de toute suspicion.

Notre plaisir c’est d’aller sortir les gens arbitrairement détenus dans les commissariats, ou même de les défendre contre des vautours qui ne sont pas seulement du côté des pouvoirs publics. Il est important de savoir que ce n’est pas seulement l’Etat ou les services publics qui abusent des gens et discriminent. Les privés le font encore mieux sinon plus, convaincus de l’impunité, et de la décrépitude de toutes les valeurs. Il nous arrive de plus en plus d’être sollicité pour régler des affaires de famille. En fait, notre vrai travail c’est la médiation et l’arbitrage social dans tous les sens du terme et partout.

Depuis le lancement du COMICODI, quels retours avez-vous eu concrètement sur l’évolution des mentalités et sur des cas de poursuites judiciaires suite aux actions que vous avez menées sur le terrain ?

Il faudrait changer tout le système et le régime de gouvernance au Cameroun pour répondre positivement à cette question. L’essentiel pour nous c’est déjà d’exister et d’avoir le mérite de travailler effectivement pour la justice, l’équité et l’entraide. Nous avons au moins atteint un objectif, celui de montrer que l’on peut faire des choses sur place ici, aider les gens, protester, revendiquer, et ouvrir des portes sans trop forcer parfois.

Notre souhait c’est que l’exemple soit suivi, et c’est le cas. Nous ne sommes pas sensibles aux menaces de mort, aux appels à la haine, et aux discours du découragement. Chaque jour, il y a au moins une personne soit par mail, soit par téléphone, soit directement, qui nous met en garde, nous annonce la mort, nous dit que nous prenons trop de risques. Nous continuons, convaincus que c’est le sens de l’histoire, et que la destinée des gens doit être assumée et modelée par eux-mêmes.

A chaque étape de la longue histoire de l’humanité, des hommes et des femmes se sont levés et se sont livrés pour la justice. Pensez dons à Martin Luther King, à Biko, à tous les autres. La liberté écrivait Patrice Emery Lumumba dans une dernière lettre parvenue à sa femme pauline, est l’idéal pour lequel de tout temps et à travers le monde, des hommes et des femmes ont su se battre et mourir. C’est tout dire. A chacun son destin. Le nôtre est dans ce que nous faisons.

Votre association s’occupe aussi d’un autre volet qui concerne ce que vous avez appelé la « lutte contre les discriminations ». De quel type de discrimination s’agit-il et d’expérience, de quelle nature sont les cas de discrimination que l’on rencontre le plus au Cameroun ?

Il suffit d’interroger dix camerounais expatriés, et vous entendrez au moins deux vous relater comment ils ont quitté le pays après avoir été injustement écarté d’un boulot, d’un concours, de quelque chose. Le Cameroun d’aujourd’hui est pire que l’Afrique du Sud du temps de l’Apartheid. Nous ne sommes plus qu’un amoncellement de villages, de petites Républiques divisées, où règne la loi des tribus. En 1990, on a sorti un Décret qui dit ceci : A la suite de chaque concours administratif, les résultats tiennent compte des origines ethniques des candidats. Est considéré comme origine ethnique d’un candidat, l’ethnie de ses parents. Mais alors, le décret ne dit pas ce qu’il faut faire lorsque l’enfant est de mère et de père de deux ethnies différentes. C’est Joseph Owona, l’un des tous premiers juristes du pays, qui était alors ministre de la fonction publique. Imaginez un instant que des vies, des familles, des carrières sont brisées à cause de ces discriminations. Mais où allons nous, et combien pouvons nous accepter indéfiniment tout cela. On vient de nommer environ 22 ambassadeurs, dont les trois quart sont de la même tribu. Toutes les grandes ambassades leur ont été attribuées. Et puis, on continue, CNPS, BEAC, et consort. Où allons-nous vraiment ? Il faut dénoncer, mais aussi proposer, afin que l’histoire retienne que quelqu’un faisait au moins quelque chose. Ceux qui font toutes mauvaises choses, rendent un très mauvais service au pays. Comment voulez vous qu’un jour, tous les prisonniers soient de la même ethnie, parce que ce sont seulement eux qui géraient ?

Il importe néanmoins de rester hors de toute manipulation ethnique et de toute généralisation facile. Le tribalisme est d’abord la maladie secrétée par une petite caste de hauts fonctionnaires et de cadres instruits qui profitent du régime et pillent les ressources du pays. Les pauvres, les faibles, les mal aimés se trouvent partout et dans toutes les ethnies, toutes les régions, et vivent la même discrimination. Le vrai Sud du Cameroun d’où est originaire le Président est plus pauvre et plus mal loti que n’importe quel coin de l’Ouest Cameroun. Des villages entiers dans l’Est et le Nord Ouest demeurent inaccessibles. Dans l’extrême nord, la moyenne des enfants par famille est de huit, mais souvent aucun d’eux n’est scolarisé. L’Etat camerounais est devenu tout simplement un Etat discriminatoire, et la République du Cameroun, une fédération manquée, imparfaite ou biaisée.

Quel rôle selon vous peut jouer la diaspora pour participer avec vous à ce travail de longue haleine que vous avez entamé contre la corruption au Cameroun et comment le citoyen lambda peut-il vous soutenir directement dans ce combat ardu ?

Le rôle et la contribution de la diaspora dans tout ce qui se fait pour construire ou redresser un pays est immense. Je vous signale que c’est la diaspora qui a renversé le pouvoir au Rwanda. Le COMICODI vient de le faire remarquer au Premier Ministre et de recommander vivement la création d’un Ministère chargé des camerounais de l’étranger. Mieux intégrée, mieux prise en considération et prise au sérieux, la diaspora peut changer le destin d’un pays par son apport, sa vitalité et sa large ouverture sur les réalités du monde. C’est un constat valable pour tous les pays, y compris les grandes puissances Il semble, selon les coulisses, que notre proposition est en passe de rencontrer un écho favorable.

Ce n’est donc pas seulement vers le COMICODI ou avec le COMICODI que la diaspora doit agir. Il faut intervenir partout, matériellement, financièrement, physiquement, mais en restant humble et en évitant certains dérapages trop fréquents. Par ailleurs, plus vous parlerez d’une même et une voix cohérente, plus vous serez efficaces et écoutés ici. Evitez de vous poser en donneurs de leçons et en critiques systématiques. Soyez constructifs.

S’agissant des concours à apporter éventuellement au COMICODI, il n’y a aucun doute qu’une certaine urgence s’impose. Nous sommes actuellement dépassés et débordés. Nous n’avions pas envisagé un tel engouement et surtout une si grande demande de la part des citoyens mal en point, à la recherche d’un soutien, même banal. Nous avons plusieurs projets en cours, mais nous préférons avancer très prudemment pour ne pas dépendre des chantages d’autrui. Nous travaillons avec environ cinq permanents pour l’instant, sans un siège réellement fonctionnel. Nous sommes donc en quête de soutien à la fois pour nous munir d’un vrai siège respectable où nous pouvons recevoir et même héberger quelques personnes complètement déprimées. Récemment un jeune qui était venu depuis Bertoua dans l’Est pour nous rencontrer à Yaoundé, a passé une semaine à dormir sur les abords de la gare avant de nous retrouver et de se faire prendre en charge dans une auberge que nous avons payée. Fort heureusement nous avons pu résoudre le problème d’avance de pension de son père pour lequel il s’était déplacé en seulement deux jours.

Aidez nous vraiment si vous le pouvez, vous ne ferez que venir en complémentarité des efforts que nous abattons déjà avec nos propres moyens personnels. Votre apport amplifiera nos actions et multipliera nos espérances de succès, mais surtout d’assistance à ceux qui en venant nous voir, croient toujours que nous avons une caisse pour faire plus que crier, intervenir, et interpeller. Imaginez un peu que vous alliez sortir quelqu’un d’une cellule et que deux jours après, il vous revient cette fois avec un problème de famille, de médicaments qu’il ne peut pas payer. Que faire.

Contrairement à ce que l’on nous brocarde à longue de journée à travers les statistiques du FMI et des études commandées, la misère s’est accrue en Afrique. Il n’y a pas eu de croissance en termes d’amélioration du standard de vie et du bien être des familles. Dans un pays comme le Cameroun, le spectacle le plus insoutenable et le plus écœurant, est de voir des patients se présenter devant les comptoirs des pharmacies et repartir la tête baissée et découragée. C’est simple, dès qu’ils ont le prix des médicaments, ils comprennent qu’ils ne peuvent pas payer, et souvent ils réalisent combien ils sont exclus, condamnés à mourir faute d’argent pour accéder aux soins. C’est une forme de discrimination élevée au rang de crime contre l’humanité. Que faire lorsque l’on lui indique la maison de Shanda Tonme comme le dernier endroit où il peut aller se faire aider ? On puise dans nos poches, dans le budget de nos familles.

En réalité, notre maladie aujourd’hui, c’est notre incapacité à partager, à donner un peu aux autres, à soutenir les bonnes causes. Diable, c’est très grave !

 
Note de la rédaction : pour plus d'informations sur Shanda Tomne et le Comicodi : WWW.COMICODI.ORG
 
 
 
 
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