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Cameroun: Comment j’ai sauvé le régime Biya  (01/07/2008)

Technicien à Radio-Cameroun lors de la tentative de coup d’Etat du 6 avril 1984, c’est lui qui a permis de circonscrire la diffusion du discours des mutins de la seule ville de Yaoundé.
Par Jean Bruno Tagne
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24 ans après son acte de bravoure, il est devenu un pauvre vigneron à Bibondi, dans l’Océan.

La tentative de coup d’Etat du 6 avril 1984 a échoué en partie grâce à un technicien de Radio Cameroun que beaucoup de Camerounais croient aujourd’hui déjà décédé. Il est vivant, Gabriel Ebili.

C’est un homme dont le visage est marqué par la misère que nous avons rencontré hier à Yaoundé. Les cheveux hirsutes et les vêtements sales et délavés, il a bien voulu nous raconter sa folle journée du 6 avril 1984. Avec émotion et un trémolo dans la voix, l’ancien technicien de la direction des opérations radio n’est pas peu fier d’avoir à son avis, sauvé les institutions de la République et, surtout, d’avoir « sauvé le pouvoir de Paul Biya », pour reprendre ses propres mots. « Pour quel gain ? », s’interroge-t-il.

Gabriel Ebili confie qu’avant le 6 avril, il avait déjà été contacté par des hommes qui lui demandaient de « coopérer », sans quoi il ferait l’objet de représailles. Il ne savait ni le jour, ni l’heure de l’opération. Quelques jours avant le coup d’Etat, le jeune homme alors âgé de 27 ans prend le soin de mettre sa famille à l’abri, en les envoyant au village, à Bibondi par Lolodorf. Pourquoi n’a-t-il pas informé sa hiérarchie ? Il dit avoir pris peur.

6 avril 1984. Les premiers tirs d’obus retentissent dans la ville de Yaoundé aux premières heures de la matinée. Gabriel Ebili se rend à son travail. Il est environ 5h30. Il parvient jusqu’à l’enceinte de la station sans anicroche. Mais lorsqu’il met le pied à terre, il se rend compte que la radio est envahie par des militaires armés. L’un d’eux fonce sur lui et lui assène une puissante gifle qui le renverse. « Vous me giflez pourquoi ? Je vous ai fait quoi ? Est-ce que je vous ai trahi ? », demande-t-il les larmes aux yeux.

Centre de distribution de modulations

Traîné de force par ces mutins, Gabriel Ebili va mettre les émetteurs en marche. Ensuite, toujours accompagné par les mutins, il redescend au Cdm (Centre de distribution de modulation), « le cœur de la radio ». « J’ai mis le Cdm en marche, pas tout à fait en marche », dit-il, sibyllin. Comment ça ? « C’est un secret professionnel. Je ne peux pas vous le dire. Mais toujours est-il que j’ai fait semblant de mettre le Cdm en marche », poursuit-il.
Toujours accompagné des mutins, armés et de plus en plus nerveux et menaçants, il est conduit au studio. Chemin faisant, il rencontre Hyppolite Nkengué, ventre à terre. Quelques instants plus tard, ils sont rejoints par Jean-Vincent Tchiénéhom. « Quand ils sont revenus avec la bande, ils m’ont ordonné de faire passer leur discours à l’antenne. Je l’ai fait », confie-t-il. Les mutins sont heureux et sont convaincus que leur message est passé sur l’ensemble du réseau national. Il est alors 10h15.

Sauf qu’ils ne savent pas que grâce au tour de passe-passe de Gabriel Ebili au Cdm, le discours des putchistes n’est écouté qu’à Yaoundé. A ce propos, Michel Tjadé Eoné, professeur à l’Ecole supérieure des sciences et techniques de l’information et de la communication, affirme : « Qu’elle fût conduite par une main intrépide ou tremblante de peur, cette intervention est en soi une prise de position, un acte politique. Elle aura contribué, de façon déterminante, à la sauvegarde du régime et des institutions. »
16h, ce même 6 avril, Gabriel Ebili se retrouve à l’entrée de la radio. Elle est toujours envahie par les mutins. C’est alors qu’arrivent le colonel Samobo Pierre, et ses troupes restées fidèles au régime. « Je suis allé me cacher au studio 101. Les combats ont duré et quand je suis sorti, il y avait des cadavres partout. Quand je croise le colonel Samobo Pierre, je le supplie de ne pas me tuer et je lui ai montré où les mutins se cachaient. Il m’a demandé de l’y conduire. Face à mon refus par peur, il m’a asséné une violente gifle. J’ai supplié et il m’a laissé et je suis allé encore me cacher », confie-t-il.

Médaille

« Gabriel Ebili et le colonel Samebo vont alors être rejoints par le capitaine Ivo. Il tient le discours de Paul Biya, enregistré sur une cassette, selon Gabriel Ebili. « Je suis allé à la cabine diffuser le discours de Paul Biya. J’ai tout rebranché normalement. A 19h10, il a été diffusé, après que j’ai fait passer l’hymne national », se souvient-il. Il ajoute que la radio ne va reprendre son fonctionnement normal que dimanche. Or, la tentative de coup d’Etat a lieu le jeudi. Tout ce temps, il le passe à la radio sans avoir la moindre nouvelle de sa famille. C’est seulement ce dimanche-là qu’il se rend à Bibondi, où se trouve sa famille. Il la retrouve saine et sauve.

Après son acte de bravoure, Gabriel Ebili va recevoir la reconnaissance de la nation. Avec Alexandre Kokoh, directeur de la radio à l’époque, Francis Achu Samba, ingénieur des télécommunications, il recevra la médaille de la vaillance de l’ordre national, le 29 septembre 1984.

Le jeune homme est alors heureux, fier d’avoir sauvé les institutions de son pays. En juin 1987, il est licencié de Radio Cameroun, pour vol de sept disques de vinyle. Dépourvu de son salaire net de 42 042 Fcfa, il est obligé de rentrer dans son village. 24 ans après, Gabriel Ebili, 51 ans, est un homme pauvre et aigri. Il vit dans le dénuement le plus total et tente de faire vivre sa famille grâce à son travail de vigneron.
Il demande la reconnaissance de la nation. Il a écrit plusieurs lettres au président de la République, sans jamais recevoir un écho favorable. « J’aime Paul Biya et je le lui ai démontré. Je souhaite qu’il me donne la possibilité de me rendre compte que je n’ai pas perdu mon temps ce 6 avril là », confie-t-il.
 
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Source: Le Jour Quotidien
 
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