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Avez-vous l'impression, à la lecture du projet de loi portant révision de la constitution de 1996, qu'il visait surtout à permettre la rééligibilité du président de la République ?
Il n'y a même pas de sentiment à avoir, le président de la République l'avait lui-même annoncé le 31 décembre 2007, qu'il devait modifier la constitution et notamment l'article 6, alinéa 2, qui à sa lecture était inconstitutionnel.
Et pour cela il déclarait avoir reçu des appels de toutes parts, même si nous savons que c'était des appels de quelques individus, de quelques militants du Rdpc, qui ont été complaisamment relayés par les médias publics, qui fonctionnent avec les deniers publics.
Quelle est l'analyse générale que vous faites des propositions de modification qui figurent dans ce projet ?
L'analyse générale c'est que le président est tout simplement cohérent avec lui-même. Toutes ces petites retouches qui sont proposées ça et là constituent une forme d'habillage pour faire passer l'article 6.2. Ce qui préoccupait M. Biya c'était l'article 6.2. Il l'avait dit, on ne peut pas le soupçonner de quoi que ce soit, puisqu'il nous l'a dit à l'avance.
Cette modification est un effondrement de l'espoir démocratique au Cameroun, puisque la limitation prenait en compte l'environnement. Je sais qu'il y a des constitutionalistes qui dans une démonstration un peu tirée par les cheveux essaient de nous expliquer que la limitation des mandats présidentiels est antidémocratique. Dans les amphis on peut pérorer dessus, mais là on n'est pas dans un amphithéâtre, il s'agit de l'avenir d'un pays. La loi ne peut pas prendre des libertés par rapport à l'environnement politique. C'est parce qu'on avait intégré le fait que les élections ne sont pas transparentes au Cameroun qu'il y a eu ce consensus de limitation des mandats. Si on fait l'économie de cette analyse, alors on va dans le vide.
Le Rdpc justifie son projet de révision de la constitution par une volonté de l'adapter au contexte actuel, de la rendre plus moderne…
Il n'y a aucune modernité dans ce qui est proposé, nous entrons là, dans un système qui est pernicieux et dangereux, d'un point de vue juridique comme d'un point de vue politique. Du point de vue juridique, vous modifiez des textes qui ne sont pas entrés en application. Ça pose un problème, le contenu juridique de ces textes est discutable. C'était des textes politiques, puisqu'on ne peut pas estimer qu'une loi n'a pas donné tout ce que le législateur attendait en adoptant cette loi, sans avoir au préalable éprouvé cette loi. Toutes les dispositions contenues dans la constitution de 1996 ne sont pas mises en place, sauf à dire qu'en 1996 on s'était déjà lourdement trompé et si tel est le cas, il faut rendre son tablier.
Vous parlez de textes politiques en 1996. On peut faire le même reproche à la loi qui sera adoptée cette année. Elle semble tout aussi politique que celle de 1996.
Pire, elle est politicienne, pas seulement politique, parce que voilà un projet de révision de la constitution qui arrime tout le devenir d'une nation sur une personne, la personne de M. Biya. Moi je pense qu'il faudrait que les gens gardent un peu de lucidité. M. Biya c'est un être humain et il peut disparaître comme tout être humain. Qu'est-ce qu'on fait ? Puisqu'on nous explique que s'il n'est pas là le Cameroun est foutu. Et comme il ne sera pas là un jour, qu'est-ce qu'on fera ? C'est une forme de fuite en avant. J'ai emprunté une image récemment pour décrire cette situation. On est dans la situation d'un pilote dont le tableau de bord signale le rouge : absence de carburant, pannes… et on a un aéroport en vue. Le pilote et les passagers décident qu'il ne faut pas se poser dans l'aéroport le plus proche, qu'il faut continuer. Vous voyez que c'est une logique qui est incompréhensible.
Pour aller au bout de votre image, l'avion va s'écraser…
Il y a de fortes chances qu'il s'écrase. Nous allons en aventure avec cette modification de la constitution. C'est une aventure. Prenons le cas de figure où le président de la République décède, vous voyez tous ceux qui l'entourent, qui sont déjà en campagne depuis, qui veulent le remplacer et qui, pour certains, tiennent des leviers importants de la sécurité du pays ou occupent des fonctions de pouvoir. Ils ne seront pas prêts à accepter que leurs concurrents accèdent au pouvoir. Quelle sera la suite pour les Camerounais à ce moment-là ? Vous imaginez quelqu'un qui tient le levier des forces de la police contre quelqu'un qui tient le levier de l'armée, contre quelqu'un qui tient le levier des finances… qu'est-ce qui se passe ? C'est le chaos ! Alors, on sera dans la logique de la foule et du sucre. Un morceau de sucre que toute la foule veut ramasser, finalement on écrase le morceau de sucre. Qui est le morceau de sucre dans cette affaire ? Ce sont les Camerounais.
Deuxième hypothèse, le président se présente aux élections. On sait que les élections ont toujours donné lieu à des fraudes au Cameroun. le danger se sera que dans son propre camp, il y aura des gens qui tiennent des leviers importants du système, qui ne se gêneront pas pour le faire échouer cette fois-là, puisqu'il leur a ravi cette place qu'ils croyaient être la leur. On est dans la catastrophe toujours.
Je pense que c'est un acte républicain d'attirer l'attention des gens sur ce danger qui vient. En disant cela, je ne peux pas modifier le cours de ce qui est en train de se faire, mais je pense que ce n'est pas sérieux de dire qu'on ne court aucun risque. La modification de la constitution telle qu'engagée là nous amène dans une situation où nous dansons sur un volcan.
Maintenant que le projet de loi est déposé, dans une assemblée à forte coloration Rdpc, à quoi peut-on s'attendre ?
Je formule l'hypothèse qu'à l'Assemblée il y a des députés républicains et que conscients de ces dangers qui s'annonce, ils auront d'abord une posture républicaine avant d'avoir une posture partisane, parce que le danger qui arrive menacera tout le monde. Les militants du Rdpc, les non militants du Rdpc, les étrangers en séjour chez nous. Je me fais exprès naïf de penser que la posture républicaine des députés prendra le dessus sur la posture partisane, parce qu'effectivement il y a un danger. Le président aurait dû, et il peut encore, par extraordinaire, adopter cette posture d'arbitre, organiser des élections pour une fois transparentes au Cameroun et permettre aux uns et aux autres prétendants de digérer leur défaite en 2011. C'est-à-dire de dire qu'on a perdu, mais que c'était transparent. Mais, il n'est jamais trop tard ; je rêve, mais je veux rêver à haute voix.
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