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“ Le pouvoir veut terroriser ceux qui s’opposent à la modification de la Constitution ”
(04/03/2008)
Le député Sdf est interdit de sortir du pays. Il a été stoppé le 02 mars dernier alors qu’il s’apprêtait à s’envoler pour la France. Cet homme qui parle d’une cabale contre lui jette un regard sur la crise sociopolitique que traverse le Cameroun en ce moment.
Par Alexandre T. Djimeli

Vous avez été interdit de sortir du Cameroun dimanche soir. L’on apprend que votre passeport a été retiré à l’Aéroport international de Douala alors que vous étiez déjà enregistré dans un vol à destination de Paris. Pour certains, vous vouliez ainsi fuir après les événements sanglants de la semaine dernière dont le gouvernement vous accuse d’être l’un des instigateurs. Les Camerounais voudraient en savoir davantage sur ce qui s’est passé…
Je n’ai pas voulu fuir le Cameroun. Il faut que ce soit clair : je suis député de la nation, élu dans la circonscription de Wouri-Est, et j’entends assumer mon mandat jusqu’au bout auprès des citoyens qui m’ont fait confiance. La vérité c’est qu’on m’a empêché de sortir du pays aux environs de 22h30 dimanche. Il s’agit d’un voyage d’affaires que je voulais effectuer en France où je me rends régulièrement. Pour ce cas précis, j’allais régler un problème avec un partenaire qui a essayé de me tromper. Comme vous le savez probablement, je suis certes député, mais aussi chef d’entreprise. Mes avocats m’ont en effet demandé de venir sur place pour qu’on essaie de diligenter une plainte pour soit récupérer mon argent, soit me livrer effectivement le matériel d’imprimerie dont j’avais passé la commande.
Arrivé à l’aéroport, je me suis effectivement enregistré. Mes deux valises sont allées dans la soute. Je me suis par la suite présenté au poste de police pour les formalités d’usage. C’est là que le commissaire de l’aéroport a fait irruption pour récupérer mon passeport. Il m’a dit de le suivre ; ce que j’ai fait, et il m’a demandé la permission de fouiller mes affaires. J’ai accepté et il a dépouillé le contenu de mes bagages. Puis il m’a dit : ‘honorable, vraiment je regrette, vous ne pouvez pas voyager aujourd’hui parce que nous avons reçu des instructions pour vous empêcher de partir jusqu’à nouvel ordre’. Il a pourtant bien lu la mise en demeure que j’avais faite à mon partenaire avant poursuite judiciaire et qui justifiait l’urgence de mon déplacement.

Quel est le motif avancé pour cette interdiction de sortir du pays ?
Le commissaire m’a simplement dit qu’il a reçu des instructions. J’ai appelé le préfet du Wouri ce matin [hier lundi 03 mars 2008, ndlr] pour en savoir plus. Dans un ton très apaisant, il m’a proposé de mettre des policiers à ma disposition pour assurer ma sécurité si je me sentais en danger. J’ai trouvé cela inutile parce que je suis un élu du peuple et je n’ai pas besoin d’être protégé outre mesure, bien que sachant ma tête mise à prix dans certains milieux obscurs du pouvoir. Je suis complètement en symbiose avec mon peuple. S’ils pensent qu’en me tuant ils vont régler les problèmes du Cameroun, c’est une grave erreur.

Vous êtes perçu comme l’un des instigateurs du mouvement populaire de revendications sociales qui a eu lieu la semaine dernière avec tous les dérapages observés (vandalisme, pillages, spoliations, …). Pouvez-vous véritablement vous déclarer innocent lorsqu’on revisite votre activisme ces derniers temps, notamment dans les manifestations contre la révision de l’article 6 alinéa 2 de la Constitution relatif à la limitation des mandats présidentiels ?
Je n’ai aucune responsabilité dans ce qui se passe depuis le lundi 25 février 2008. Nous tous avons été surpris par l’ampleur et les mutations de ce mouvement qui était au départ une grève des transporteurs. S’il faut absolument m’attribuer une responsabilité, c’est probablement celle d’avoir programmé un meeting au rond point Dakar à Douala samedi 23 février. Face au déploiement disproportionné des forces de l’ordre, j’ai annulé cette manifestation. Ce qui n’a pas empêché ces mêmes forces de l’ordre de sauter sur les populations et de les brutaliser.

Selon des sources gouvernementales, des jeunes ont déclaré dans des commissariats qu’ils ont reçu des ordres de vous et que vous leur avez proposé de l’argent pour casser…
Ça c’est de la manipulation. Je suis convaincu qu’aucun jeune ne peut avoir déclaré une telle chose. Et si ça a été le cas, ce doit être sous l’instigation de forces obscures. Je mets au défi quiconque d’établir le moindre lien entre ces jeunes et moi, pour ce qui est des manifestations ayants viré aux casses et autres pillages. Déjà, dans son communiqué du 24 février, le ministre de la Communication a complètement dédouané mon parti de tout ce qui s’est passé samedi, en expliquant que les émeutes sont survenues à la suite d’un accident de la circulation, et après le meeting que nous avons annulé. Ces derniers jours, nous avons travaillé pour l’apaisement au regard de ce qui s’est passé la semaine dernière, bien que, j’insiste, nous n’avions rien à y voir quant à l’origine.
Maintenant, si les populations qui m’ont élu ont l’impression que je suis victime d’une injustice, il peut y avoir un soulèvement parce qu’elles ne peuvent pas accepter que je sois l’objet d’une iniquité de la part des gens qui sont passés maîtres dans la stratégie du pyromane pompier. J’invite chacun à prendre ses responsabilités ; nous avons pris les nôtres en appelant nos populations au calme. Il n’est pas nécessaire de chercher des boucs émissaires ; qu’on n’essaie surtout pas de nous coller des histoires bidon sur le dos. Si les choses se passaient autrement, ce serait un facteur de trouble. J’ai eu des informations bien avant les manifestations, indiquant qu’il y avait un projet visant à m’interpeller ainsi que certains activistes qui manifestent contre la modification de la Constitution. La vérité c’est que le pouvoir a l’intention de museler tout ceux qui s’opposent à cette modification. Le problème, à mon avis, se trouve à ce niveau.

Quel lien faites-vous entre les manifestations de la semaine dernière, la répression qui s’ensuit aujourd’hui, et la modification de la Constitution ?
J’ai l’impression que le gouvernement veut profiter de la répression des actes de vandalisme et de pillage perpétrés pendant les manifestations pour terroriser tous ceux qui s’opposent à la modification de la Constitution qui lui donnerait la possibilité de briguer de nouveaux mandats à la tête de l’Etat, et faire passer le projet de modification sans résistance. Mais c’est une mauvaise voie. La meilleure façon pour le président de Biya c’est d’ouvrir un véritable dialogue avec l’opposition. Il fallait laisser toutes les tendances s’exprimer et non chercher à les museler…

Parlant de liberté d’expression, on peut comprendre que des jeunes choisissent la rue pour manifester mais pas vous, député, qui avez un cadre privilégié d’expression qui est l’Assemblée nationale. Mais quand vous aussi investissez la rue, en boycottant d’ailleurs un acte réglementaire signé du gouverneur, cela est considéré comme de l’incivisme ; un mauvais exemple dont les jeunes se sont probablement inspirés…
Je voudrais vous rappeler que certains collègues du Rdpc ont fait des réunions en provinces où étaient préparées des motions appelant le président de la République à modifier la Constitution ; toutes ces réunions se terminaient par des marches. On ne peut pas comprendre qu’il y ait deux poids deux mesures. Francis Fai Yengo (actuel gouverneur du Littoral) était gouverneur dans le Centre à ce moment-là mais il n’y a interdit aucune marche. Pour emprunter à Martin Luther King qui m’inspire toujours, un citoyen a le droit et même le devoir de désobéir à des ordres injustes. L’arrêté signé par le gouverneur le 05 janvier 2008, interdisant les manifestations publiques jusqu’à nouvel ordre, est injuste. En le faisant en effet, il a voulu étouffer la liberté d’expression.

Des tractions de coulisses sont mises en marche pour que votre immunité parlementaire soit levée à la prochaine session de l’Assemblée nationale (?!) afin que vous soyez interpellé et jugé par rapport aux manifestations dont on vous accuse d’être l’instigateur. Quel commentaire faites-vous de cette éventualité ?
La perte de l’immunité ne veut pas dire que l’on cesse d’être député. Au-delà, je ne pense pas que mon immunité sera levé parce qu’il y a des conditions pour le faire. On ne lève en effet pas l’immunité d’un député qui agit dans le cadre de son action politique ! Si on lève mon immunité simplement parce qu’on veut punir quelqu’un qui s’oppose à la modification de la Constitution, je pense que c’est jeter de l’huile sur le feu. Je crois que tout le monde reviendra à la raison. Tout ce qui se raconte sur moi c’est de la manipulation ; la vérité jaillira d’elle-même. Nous nous sommes exprimé contre la modification de la Constitution ; c’est tout ce que j’assume comme responsabilité.



Source: Le Messager

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